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les parapluies

Le pèlerin (prose)

Le dimanche 4 septembre 2011 à 18:06, posté par Anna · 247 lectures

Prologue


Dans un silence qui fait naître la peur des pensées, dans une obscurité éternelle sans scène ni spectacle, sans mots ni sons, la conscience s’unissant à l’âme accouche des étoiles.
Regardant les planètes, Rubis demanda à Saphir :
- Après tout, c’est quoi la vie ?
- La vie ? Un voyage, avec des haltes, des rencontres, des rêves, des combats, un voyage sans but précis, un voyage en soi-même.

Le 13 mai 1907

« Claude, j’ai décidé d’écrire ces pages de journal pour te donner une réponse à toutes les questions qui t’ont tracassé si longtemps. J’espère que tu as déjà accepté ma brusque disparition, que tu as compris à l’heure qu’il est que je n’avais jamais appartenu à ton monde et que la cause de mon départ était tout autre qu’une simple trahison de ma part.
Longtemps j’ai été rongé d’un doute cuisant. Là-haut, dans l’indifférence du ciel je m’étais proposé de trouver ce qui me semblait être l’essence des choses : la durée, le temps vécu. C’est cette quête qui m’a fait échouer dans ta ville, grise et bruyante, au bout d’un voyage dans le vide des pensées et le néant des sentiments.
Au début de mon séjour, tout me semblait épouvantable : la foule des gens bigarée et fourmillante, leurs paroles qui résonnaient en moi comme un long refrain monotone et confus, leurs attouchements dégoûtants, leurs regards qui semblaient me pomper toute mon énergie. Je faisais des efforts pour ne rien laisser voir de ce qui m’horripilait, m’effrayait. Même les bâtiments me faisaient peur car ils me paraissaient d’énormes rochers qui allaient m’écraser. J’avais envie de courir me cacher quelque part, trouver un abri qui me protège de tout et de tous. Je voulais retourner chez moi.
Tout ce tourbillon, cette tempête de sensations que je ressentais dans mon âme et dans ma chair, je ne l’avais jamais vécue auparavant. Epuisé et confus, je me suis assis sur un banc pour me reposer et…pleurer. Je n’avais pas su jusqu’alors ce qu’étaient les larmes ; je commençais à cmprendre les gens, tes semblables et, chose curieuse, je commençais à vous ressembler.
Tu dois rire, Claude, en lisant ces lignes qui te rappelle sans doute mon image au moment où tu m’as trouvé allongé sur ce banc, vêtu de ma pèlerine pourprée, trempée par la pluie, les pieds nus, l’air perdu, ne comprenant rien à tes insistances d’apprendre qui jétais au juste.
Tu m’as traîné jusqu’à ton appartement. Tu voulais m’aider, me sauver ; je n’y voyais qu’une torture de plus. Ton studio : une cellule étroite, une cage dans laquelle jétouffais, que je voulais fuir au plus vite. Je me rappelle le thé que tu m’as fait boire ; c’était très chaud, très sucré et très parfumé. Je n’aimais pas et tu l’as bien compris à ma grimace parlante. N’empêche, tu as été très gentil, et t’es donné beaucoup de peine pour me faire parler de moi, pour découvrir qui j’étais, d’où je venais. Je m’esquivais, je ne te donnais que des réponses fumeuses, sinon sèches. Toi qui étais si doux, si prévenant, et moi qui m’enfermais dans un silence obstiné. Je regrette toujours mon ingratitude mais si je t’avais alors dévoilé mon secret, notre fortunée rencontre n’aurait pas eu lieu.
Mais tu as eu patience avec moi, tu m’as fait confiance. Le lendemain tu m’as emmené voir le jardin public et ses vieilles allées recouvertes de neige, une neige qui grinçait sous nos pas. Les bottes que tu m’avais prêtées étaient très lourdes, très serrées. Je ne comprenais pas pourquoi je devais les mettre car je ne ressentais pas le froid dont tu me parlais. Je n’ai pas aimé les arbres qui paraissaient implorer la miséricorde du ciel. En fait, j’ai saisi alors l’indifférence de l’hiver, tout en percevant, par comparaison, ta nature différente. Dès lors, j’ai commencé à t’accepter, à avoir comme une envie de me lier d’amitié avec toi. Nous avons jouer dans la neige, je t’ai rendu le sourire. Depuis, le sourire c’est le meilleur souvenir que j’ai gardé des gens et de leurs émotions.
Avant le printemps nous sommes devenus les meilleurs amis. Le soir je te racontais l’immortalité et tu m’apprenais le sens de la vie.
Tu avais l’âme emplie de tristesse, de craintes, de doutes, de peines. Quand tu t’endormais, je m’en voulais de ne pas pouvoir ressentir ta douleur, ton amertume. Pour t’aider, je ne disposais que des mots, issus de ma tête et non pas de mon cœur, et cela je commençais à l’éprouver comme une infirmité qui me pesait déjà.
Les visites chez des amis à toi me fatiguaient : vos conversations bruyantes, le rythme de la musique, les plats à saveurs bizarres, tout me répugnait. Le contact avec les gens de ton monde m’épuisait, m’excédait.
Puis le printemps est venu et j’ai découvert avec toi le vol des oiseaux, le plaisir de bavarder assis, parfois jusqu’à l’aube, sur une terrasse, regardant de temps en temps le ciel. Grâce à toi je me suis rendu compte de la beauté du ciel, de son pouvoir magique de donner de l’espoir, de faire naître le sentiment de liberté, l’aspiration à l’infini.
Sache pourtant que le ciel est en fait un endroit sombre où tout est réglé par la mécanique céleste, froidement et intemporellement.
Durant mon séjour dans ton monde tu m’as lu pas mal de livres si bien que j’ai pu faire la connaissance de nombre de grands esprits, dignes de la hauteur de mon monde. Tu m’as aussi raconté ton enfance, ta fascination des étoiles avec lesquelles tu parlais souvent. Je t’assure qu’elles t’écoutaient et qu’au-delà de tout ce qui vous sépare, une communion est née entre vous qui restera éternelle.
Claude, c’est pour toi que j’ai prolongé mon séjour sur la terre. A chaque fois que je me décidais à partir quelque chose m’arrêtait de le faire. Tu vas me haïr si je te disais qu’il aurait été possible que je reste mais alors j’aurais trahi ma mission, ma raison d’être : offrir de l’espoir et donner ainsi aux hommes la force de vaincre.
J’ai trouvé les gens très difficiles et compliqués. Votre monde est affreusement heureux et triste en même temps, un spectacle de masques et de déguisements. Tu dois comprendre que quoi qu’il en soit j’aurais finalement disparu petit à petit car votre vie terrestre, absorbant à chaque seconde ma lumière et mon énergie aurait fait que je m’éteigne et disparaisse à jamais.
Un jour, j’ai voulu découvrir l’Essence ; je comprends maintenant que c’était un grand leurre : tu seras toujours soumis au temps alors que moi, je n’échapperai jamais à mon immortalité.
Je te prie, Claude, ne me juge pas. J’ai fait le choix juste : chacun doit rester dans le monde auquel il appartient, heureux et enrichis l’un de l’existence de l’autre.
Maintenant que je t’ai rencontré, je peux retourner chez moi en paix, sachant que quelque part, à des milliards d’années lumières de distance, il existe un cœur qui garde encore ma pèlerine trempée de pluie.
Allez, Claude, souris comme moi j’ai souri quand tu me l’as appris. Un jour je reviendrai te chercher, mais alors ton temps ne nous séparera plus ».




Épilogue

L’étoile Saphir est retournée chez elle le 13 mai 1907, après cinq mois passés sur la Terre dans une tentative autant hasardeuse que magique de comprendre les Terriens.
Claude a gardé toute sa vie, qui a été longue et tourmentée, les dernières pages du journal ouvert de Saphir. Les deux se sont rencontrés, comme Saphir l’avait prédit, 90 ans plus tard.

 
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