L'idéologie Du Surhomme

L'Idéologie Du Surhomme
« Sans abnégation d'autrui, la construction du surhomme ne peut s'accroître. J'ai été longtemps spectateur de ce genre de personne, et le pire des scénarios pour ces gens est la confrontation ou une forme ou une autre de castration qui les obligent à obéir à un substrat psychologique de dominé. »
CHAPITRE 1
Je me prénomme, Gabriel, et j'aurai bientôt atteint un quart de siècle en juillet prochain. Je me traiterai de telle manière que je traiterai mon prochain : sadiquement. Diamétralement opposé dans ma façon présente de fonctionner, je regarde s'écrouler une vie pleine de promesses, sous le regard insoucieux et enfantin de mes quinze ans d'âge mental.
***
Je me prénomme, Alexandre, je suis un futur polytoxicomane, et j'ai atteint un point de non-retour...
CHAPITRE 2
La fumée qui englobe la pièce est le reflet exact de ma personne : amis, famille, entourage, études, etc., tout ce qui rend quelqu'un apte à vivre en société, je le rejette du revers de la main. C'est à cette épaisse et dense calamité, que pourtant j'apprends à aimer chaque jour, dans ses incalculables vices et dont la mince vertu ne sert que de reposoir aux cruautés qu'arborent ma vie. En plus, ma consommation d'alcool ne cesse d'augmenter : au début, c'était à juste titre récréatif; maintenant, je ne le sais plus vraiment, sinon d'épouser les formes inaltérables de mon oisiveté quotidienne... Tout ce qui compte, c'est moi, juste moi et rien que moi. Les autres ne sont que de vulgaires automates stupides; il n'y a que mon esprit qui soit assez doué pour comprendre la mécanique de l'univers. Je me prends un malin plaisir à rabaisser qui que ce soit pour redorer mon image! À cet effet, je me construis une image parallèle, diamétralement opposée à ce que je suis dans la réalité; mué par une force interne sans pareil, j'ai le don inouï de manipuler mon entourage en inventant toute sorte d'histoire sans queue ni tête que mes homologues, imbéciles, croient pour une vérité immuable et absolue. Je dors très peu. Environ soixante ou soixante-dix consommations par semaine entrent dans mon organisme. Moi qui étais soucieux de mon apparence physique, je commence à devenir très gras et je me commence aussi à m'en balancer.
Je bois et fume pour oublier. Oublier quoi? Un tas de trucs que j'ai fait de pas trop corrects lorsque j'étais plus jeune. Mais dans mon hérésie, dans cette sorte de narcissisme provocateur, dans les cris, les pleurs, l'angoisse d'autrui (dont mon plus jeune frère), on maintient un respect immaculé envers moi, comme si j'étais en quelque sorte un surhomme ou un demi-dieu. On eût dit que tout le monde me fuyait... Cela doit être au fait que je suis supérieur et que personne ne me résiste!
Je bois ainsi, sans m'en rendre compte, pendant des heures, jusqu'au point où je m'évanouis dans une sorte de sommeil non-réparateur et léger.
CHAPITRE 3
Je suis né en février 1984, dans une petite ville du bas Saint-Laurent. Ma mère était affectueuse et mon père distant. J'eus une enfance comme tous les autres enfants de mon âge : l'été, je jouais au basketball et l'hiver je construisais des pantins de neige. J'étais plutôt du genre affectueux et privilégié d'être le premier d'une famille de six en plus que je suis né bel enfant et de peau plus foncée, tout me devait d'être dû, et tout m'a été dû, et ce, même avant que je sois né.
C'est dans ce duel permanent que je me suis forgé une personnalité, entre l'amour immodéré de ma mère et la froideur hivernale de mon père.
Je viens tout juste de terminer le Cégep avec mon diplôme en sciences humaines en poche. À priori, personne ne semble se douter que je bois de l'alcool, çà et là excessivement. Peut-être quelques personnes... Je fume des cigarillos aussi. Également, j'ai l'impression d'avoir franchi une étape importante de ma vie : celle de la réussite. Ma famille et mes amis sont fiers de moi. Je dois manifestement quitter mon patelin pour Québec, là où auront lieu mes futures études universitaires, à l'Université Laval, dans un domaine comme la psychologie.
CHAPITRE 4
Je mène manifestement une double vie entre la débauche et ce que je reflète au travail et devant mes proches. Dans la première, je suis las et fainéant; en fait, je me laisse beaucoup aller. Dans la deuxième, je suis un homme idolâtré, parfait semble-t-il. J'aime beaucoup ces effets contrastants, ils m'aident à gérer équilibre et santé mentale et physique.
En ce sens, je ne connais toujours pas l'utilité d'un savon, d'un dentifrice et d'une salle de bain; qui plus est, je préfère les donner pour présents à mon frère Gabriel, lequel est beaucoup plus sales que moi, tant dans le sens littéral et figuré. Je ne me rends point compte qu'autour de moi, vraisemblablement, il n'y a rien, hormis cette fumée bleutée qui m'aspire. Pour mieux me déculpabiliser de mes comportements déplorables, je fais de bons petits plats que ma mère et ma grand-mère me faisaient du temps de la maisonnée. Je les donne aussi pour cadeaux à mon frère. J'entends au loin mon colocataire, qui est supposé être avec mes amis, en train rire de moi et de mon frère, mais je suis encore à moitié endormi, les yeux bouffis et gros comme des œufs de la veillée d'hier. Je laisse pisser et je m'en moque puisque dans quelques minutes j'aurai sans doute tout oublié.
À l'entour de moi tout est gris : j'ai l'impression d'être damné. Je sens bientôt la dépression arriver avec ses hachoirs et coupoirs —; je me hâte donc à téléphoner ma mère sur mon portable pour lui faire don des sous-entendus morbides de ma présente condition mentale et surtout d'allumer des feux entre ma mère et mon frère, là où il n'y en a pas existence. Notamment, du fait que je suis éminemment exaspéré de tout faire pour mon frère, et pour le moindre, colocataire. « Il n'y a que moi qui fais tout dans l'appartement », dis-je la voix tremblante, au seuil des larmes. J'en ai plein mon voyage de Gabriel lequel ne fait rien, sinon que de se plaindre...
Pendant ce temps, ma mère avale tous mes mensonges ― et par-dessus le marché, j'ai droit à du maternage et des encouragements et de la pitié. Ensuite, ma mère va tout raconter à la famille immédiate, ce qui me forge une identité parfaite du surhomme. En fait, personne de ma famille immédiate ne sait dans quelle merde je nage présentement. Mais c'est assez pour entretenir chez moi et au sein des autres membres de la famille de la bienveillance et de l'animosité envers le plus jeune, qui sans le vouloir, vit dans mon ombre, et le mot est faible. "Mouton noir" ou "paria du groupe", il culbute toujours dans les foudres de certains oncles aigris par la vie.
Pour ajouter à ma débauche, je me complais à avoir des relations sexuelles complètes avec des prostituées, notamment Natasha, dont je lui voue un culte particulier. Avec elle, malgré son statut, je me rends compte que les êtres humains ne sont point égaux : je ressens chez elle une humanité sans limites que je qualifierais "d'intelligence".
***
Dans les draps souillés, elle vient à ma rencontre et me donne un langoureux baiser. Avec elle, j'ai l'impression d'être moi-même ou ce que j'aurais dû être depuis quelques décennies. La plupart des femmes "normalisées" que j'ai connues sont tout autres : elles sont plutôt du genre à être hypocrites, à mentir sur elle-même, à se donner des airs qu'elles n'ont jamais eus. Natasha, elle, c'est tout le contraire. Elle respire la loyauté et l'intellect et la tentation dans la vertu, dans le charme et la sensualité qu'elle dégage.
CHAPITRE 5
Je me réveille soudainement. Il fait sombre au-dehors. Claquemuré au plus profond de mon être, j'essaie de trouver une force endogène qui me saura utile dans le présent et le futur. Je suis recroquevillé dans un lugubre abacule avec des barreaux, telle une prison, assez haut et large pour y accueillir le corps d'un homme. Sale, cet endroit est le lieu de mes hantises et de mes cauchemars. J'ai peur, très peur. Ceci n'est vraisemblablement pas fait pour moi. J'en veux au monde entier. Le traumatisme passé, et après m'être calmé, je reprends mes sens et réfléchis à mon passé, mon présent et mon futur. Vais-je mener une vie pareille, errant dans une vie de complet désordre? J'y ai longtemps cogité et je resonge à mes expériences passées, pour en venir ici.
— Suis-je devenu un fou, comme Gabriel, dans un futur réincarné?
J'ai 17 ans. Je suis dans le pic de mes jeunes années contrevenantes. Je me rappelle du foutoir qui régnait à la maison, entre autres, à cause de moi. À cet effet, j'ai déjà commencé mes premiers "deals" de drogue avec succès. Je suis apprécié de tous mes amis : je me sens comme un véritable roi. Le plus jeunes de mes frères, semblent nerveux en ma présence. C'est simplement un constat, mais je m'en tape. Une énergie, ou une synergie malsaine entoure les lieux et chacune des pièces de la petite maison de la rue Chamberland. Ma mère est anxieuse, puisque je ne suis pas encore entré à l'heure convenue, soit 23 heures. Elle est assise sur le divan et attend que le téléphone sonne ou bien que des signes de vie surviennent de ma part : nulle réponse. J'arrive cependant, à 1 heure du matin, gelé et saoul comme un bœuf. Je vais me coucher. Le lendemain matin, c'est la crise parentale sempiternelle.
Le plus jeune du groupe dort dans la même chambre que moi, par manque de place dans la maison. J'entre dans la pièce, et je vois mon frère Gabriel qui dort. Je m'amuse à faire du bruit pour le réveiller. Et cela a marché. On commence à se chicaner; puis, on en vient au coup, en m'assurant de frapper là où cela fait mal et en le traitant de débile, car il avait une sacré tête folle. Pour moi, c'était mon défouloir humain. J'aimais extérioriser ma colère sur lui, au point de le traumatiser à vie. Le chaos matinal est à ce point violent que tout le monde est réveillé, se demandant ce qu'il pouvait bien se passer. Un autre de mes frères est debout. Et presque indifférent envers la scène des plus normales qui vient de se dérouler en bas, tous retournent se coucher. Par contre, j'aperçois mon frère Yannick, qui demande ce qu'il s'est passé. Gabriel est étendu de tout son long, sanglotant dans son lit, dans un supplice qu'il accorde avec effroi. C'était toujours comme cela, il se laissait frapper sans vergogne et par surcroît injurier chaque jour, au point où je me demandais s'il n'avait pas déjà pensé au suicide.
MONOLOGUE INTÉRIEUR (GABRIEL)
Je me sens comme un vulgaire chien, une ordure même. Personne ne m'aime réellement. J'ai cette impression d'étouffement qui me sert à la gorge. J'ai envie de fuir cet enfer. Depuis le début de mon adolescence que l'on nargue avec acrimonie de mots que je garde en mémoire. Il m'arrive que je cauchemarde en revoyant plusieurs de ces scènes d'un réalisme effrayant; pire encore, l'on me bat physiquement et psychologiquement, continuellement, de par mon propre frère. On a toujours excusé cet affreux personnage qu'est Alexandre au prix, sans nul doute, de notre confort, mon confort, voire ma vie, simplement par peur. Je ne veux être égoïste, mais l'on m'en doit beaucoup. Tandis qu'Alexandre reçoit de la pitié de ma mère et de la famille maternelle, je reçois, quant à moi, de l'indifférence, du désamour. L'attention n'est portée que sur cet animal et c'est ce qu'il recherche. Je veux mourir.
CHAPITRE 6
Je suis à mi-chemin et davantage de fait à mes études secondaires. Je viens d'avoir 18 ans. C'est l'hiver et les bancs de neige touchent pratiquement aux fils électriques. Je ressens un vide chronique; comme un manque à combler, j'ai un besoin incontrôlable de contrôler les gens en les asservissant. Je me veux dominant et dominateur, mais intérieurement, tout est fragile et enclin à se briser. Pour passer ce sentiment familier, je fume en cachette des joints que je partage avec "mes amis" et je pratique les sports extrêmes d'hiver tendance de l'époque. Je m'amuse comme un petit fou, mais mon organisme gèle. Mes jeunes frères sont totalement enivrés par le joug parental. Peureux, je ne puis que les torturer un peu plus passionnément.
Je m'aperçois que mon inconfort personnel se mêle aux rapports intrafamiliaux; en effet, chez moi, c'est la psychose collective. Les rapports avec le paternel se détériorent à un rythme effarant; plusieurs fois cette semaine j'en suis venu aux coups avec lui. Pendant ce temps, ma mère fait ses esclandres perpétuels de névrosée. Le problème avec mes parents, c'est que ma mère achète la paix, et mon père, très restrictif, ne laissera personne indifférent dans sa manière d'éduquer ses fistons en ne nous laissant aucun pouce carré de manœuvre. À l'école, c'est le bordel, j'appréhende l'échec scolaire, et frustré, cela ne fait que décupler ma rébellion. Pourtant, j'ai la cote avec les filles. C'est l'époque où les "thugs" ont leurs heures de gloire. Avec elles, ce n'est pas très différent de la manière dont je traite ma propre mère. Or, mon versant charmant les laisses hors d'elles-mêmes en l'occurrence les résout à rester avec moi. Depuis mon adolescence, je collectionne les femmes autant que je collectionne les cartes de hockey, dans mon gros cartable gris.
CHAPITRE 7
Février 2013. Je vais bientôt avoir 29 ans. Je me réveille à quatorze heures pour aller au travail comme il s'en est fait des plus normaux. Sur le chemin qui m'y conduit, je me sens mal, tellement mal que je me mets à pleurer. J'ai mal à la tête. J'ai l'impression d'avoir perdu une partie de moi-même. Dans la voiture, je vois des blancheurs en filigranes. Je vois ce qui me semble être un halo : il tourne en écho devant moi à une vitesse fulgurante. Apeuré et déconcentré dans ma conduite, j'ai failli heurter un passant dans la rue, puis un autre, puis un troisième. Soudain, je décide de garer ma voiture sur l'accotement. Je respire profondément, et expire de la même façon : un étrange sentiment d'insécurité règne en moi; mon cœur bat la chamade. Dans le rétroviseur, un visage qui court dans le vide. Ce visage m'est familier, c'était celui de mon frère Gabriel dans l'irrépressible oubli dans lequel je me suis confiné pendant trop d'années.
Ce fut le dernier visage auquel j'ai pensé avant de reprendre ma route, insoucieux de savoir que je devenais moi aussi fou, comme s'il me faisait ombre, miroir, entité double et lumière.
La fumée qui englobait la pièce était le reflet exact de ma personne : c'est à cette épaisse et dense calamité, que pourtant j'apprends à aimer chaque jour, dans ses incalculables vices et dont la mince vertu ne sert que de reposoir aux cruautés qu'arborent ma vie que j'admets être l'ombre et la lumière d'un patrimoine fraternel.
Je me prénomme Gabriel, et j'aurai bientôt vingt-cinq ans, promu à un futur riche en promesses.
« Le surhomme familial est subordonné aux contrastes. Il se doit de tirer profit des contrastes pour en éveiller le meilleur, les quintessences, mais aussi, les vicissitudes d'autrui. »
Sainte-Foy (Québec), 10 février 2013
Recueil : Les Lumières Nocturnes
« Sans abnégation d'autrui, la construction du surhomme ne peut s'accroître. J'ai été longtemps spectateur de ce genre de personne, et le pire des scénarios pour ces gens est la confrontation ou une forme ou une autre de castration qui les obligent à obéir à un substrat psychologique de dominé. »
CHAPITRE 1
Je me prénomme, Gabriel, et j'aurai bientôt atteint un quart de siècle en juillet prochain. Je me traiterai de telle manière que je traiterai mon prochain : sadiquement. Diamétralement opposé dans ma façon présente de fonctionner, je regarde s'écrouler une vie pleine de promesses, sous le regard insoucieux et enfantin de mes quinze ans d'âge mental.
***
Je me prénomme, Alexandre, je suis un futur polytoxicomane, et j'ai atteint un point de non-retour...
CHAPITRE 2
La fumée qui englobe la pièce est le reflet exact de ma personne : amis, famille, entourage, études, etc., tout ce qui rend quelqu'un apte à vivre en société, je le rejette du revers de la main. C'est à cette épaisse et dense calamité, que pourtant j'apprends à aimer chaque jour, dans ses incalculables vices et dont la mince vertu ne sert que de reposoir aux cruautés qu'arborent ma vie. En plus, ma consommation d'alcool ne cesse d'augmenter : au début, c'était à juste titre récréatif; maintenant, je ne le sais plus vraiment, sinon d'épouser les formes inaltérables de mon oisiveté quotidienne... Tout ce qui compte, c'est moi, juste moi et rien que moi. Les autres ne sont que de vulgaires automates stupides; il n'y a que mon esprit qui soit assez doué pour comprendre la mécanique de l'univers. Je me prends un malin plaisir à rabaisser qui que ce soit pour redorer mon image! À cet effet, je me construis une image parallèle, diamétralement opposée à ce que je suis dans la réalité; mué par une force interne sans pareil, j'ai le don inouï de manipuler mon entourage en inventant toute sorte d'histoire sans queue ni tête que mes homologues, imbéciles, croient pour une vérité immuable et absolue. Je dors très peu. Environ soixante ou soixante-dix consommations par semaine entrent dans mon organisme. Moi qui étais soucieux de mon apparence physique, je commence à devenir très gras et je me commence aussi à m'en balancer.
Je bois et fume pour oublier. Oublier quoi? Un tas de trucs que j'ai fait de pas trop corrects lorsque j'étais plus jeune. Mais dans mon hérésie, dans cette sorte de narcissisme provocateur, dans les cris, les pleurs, l'angoisse d'autrui (dont mon plus jeune frère), on maintient un respect immaculé envers moi, comme si j'étais en quelque sorte un surhomme ou un demi-dieu. On eût dit que tout le monde me fuyait... Cela doit être au fait que je suis supérieur et que personne ne me résiste!
Je bois ainsi, sans m'en rendre compte, pendant des heures, jusqu'au point où je m'évanouis dans une sorte de sommeil non-réparateur et léger.
CHAPITRE 3
Je suis né en février 1984, dans une petite ville du bas Saint-Laurent. Ma mère était affectueuse et mon père distant. J'eus une enfance comme tous les autres enfants de mon âge : l'été, je jouais au basketball et l'hiver je construisais des pantins de neige. J'étais plutôt du genre affectueux et privilégié d'être le premier d'une famille de six en plus que je suis né bel enfant et de peau plus foncée, tout me devait d'être dû, et tout m'a été dû, et ce, même avant que je sois né.
C'est dans ce duel permanent que je me suis forgé une personnalité, entre l'amour immodéré de ma mère et la froideur hivernale de mon père.
Je viens tout juste de terminer le Cégep avec mon diplôme en sciences humaines en poche. À priori, personne ne semble se douter que je bois de l'alcool, çà et là excessivement. Peut-être quelques personnes... Je fume des cigarillos aussi. Également, j'ai l'impression d'avoir franchi une étape importante de ma vie : celle de la réussite. Ma famille et mes amis sont fiers de moi. Je dois manifestement quitter mon patelin pour Québec, là où auront lieu mes futures études universitaires, à l'Université Laval, dans un domaine comme la psychologie.
CHAPITRE 4
Je mène manifestement une double vie entre la débauche et ce que je reflète au travail et devant mes proches. Dans la première, je suis las et fainéant; en fait, je me laisse beaucoup aller. Dans la deuxième, je suis un homme idolâtré, parfait semble-t-il. J'aime beaucoup ces effets contrastants, ils m'aident à gérer équilibre et santé mentale et physique.
En ce sens, je ne connais toujours pas l'utilité d'un savon, d'un dentifrice et d'une salle de bain; qui plus est, je préfère les donner pour présents à mon frère Gabriel, lequel est beaucoup plus sales que moi, tant dans le sens littéral et figuré. Je ne me rends point compte qu'autour de moi, vraisemblablement, il n'y a rien, hormis cette fumée bleutée qui m'aspire. Pour mieux me déculpabiliser de mes comportements déplorables, je fais de bons petits plats que ma mère et ma grand-mère me faisaient du temps de la maisonnée. Je les donne aussi pour cadeaux à mon frère. J'entends au loin mon colocataire, qui est supposé être avec mes amis, en train rire de moi et de mon frère, mais je suis encore à moitié endormi, les yeux bouffis et gros comme des œufs de la veillée d'hier. Je laisse pisser et je m'en moque puisque dans quelques minutes j'aurai sans doute tout oublié.
À l'entour de moi tout est gris : j'ai l'impression d'être damné. Je sens bientôt la dépression arriver avec ses hachoirs et coupoirs —; je me hâte donc à téléphoner ma mère sur mon portable pour lui faire don des sous-entendus morbides de ma présente condition mentale et surtout d'allumer des feux entre ma mère et mon frère, là où il n'y en a pas existence. Notamment, du fait que je suis éminemment exaspéré de tout faire pour mon frère, et pour le moindre, colocataire. « Il n'y a que moi qui fais tout dans l'appartement », dis-je la voix tremblante, au seuil des larmes. J'en ai plein mon voyage de Gabriel lequel ne fait rien, sinon que de se plaindre...
Pendant ce temps, ma mère avale tous mes mensonges ― et par-dessus le marché, j'ai droit à du maternage et des encouragements et de la pitié. Ensuite, ma mère va tout raconter à la famille immédiate, ce qui me forge une identité parfaite du surhomme. En fait, personne de ma famille immédiate ne sait dans quelle merde je nage présentement. Mais c'est assez pour entretenir chez moi et au sein des autres membres de la famille de la bienveillance et de l'animosité envers le plus jeune, qui sans le vouloir, vit dans mon ombre, et le mot est faible. "Mouton noir" ou "paria du groupe", il culbute toujours dans les foudres de certains oncles aigris par la vie.
Pour ajouter à ma débauche, je me complais à avoir des relations sexuelles complètes avec des prostituées, notamment Natasha, dont je lui voue un culte particulier. Avec elle, malgré son statut, je me rends compte que les êtres humains ne sont point égaux : je ressens chez elle une humanité sans limites que je qualifierais "d'intelligence".
***
Dans les draps souillés, elle vient à ma rencontre et me donne un langoureux baiser. Avec elle, j'ai l'impression d'être moi-même ou ce que j'aurais dû être depuis quelques décennies. La plupart des femmes "normalisées" que j'ai connues sont tout autres : elles sont plutôt du genre à être hypocrites, à mentir sur elle-même, à se donner des airs qu'elles n'ont jamais eus. Natasha, elle, c'est tout le contraire. Elle respire la loyauté et l'intellect et la tentation dans la vertu, dans le charme et la sensualité qu'elle dégage.
CHAPITRE 5
Je me réveille soudainement. Il fait sombre au-dehors. Claquemuré au plus profond de mon être, j'essaie de trouver une force endogène qui me saura utile dans le présent et le futur. Je suis recroquevillé dans un lugubre abacule avec des barreaux, telle une prison, assez haut et large pour y accueillir le corps d'un homme. Sale, cet endroit est le lieu de mes hantises et de mes cauchemars. J'ai peur, très peur. Ceci n'est vraisemblablement pas fait pour moi. J'en veux au monde entier. Le traumatisme passé, et après m'être calmé, je reprends mes sens et réfléchis à mon passé, mon présent et mon futur. Vais-je mener une vie pareille, errant dans une vie de complet désordre? J'y ai longtemps cogité et je resonge à mes expériences passées, pour en venir ici.
— Suis-je devenu un fou, comme Gabriel, dans un futur réincarné?
J'ai 17 ans. Je suis dans le pic de mes jeunes années contrevenantes. Je me rappelle du foutoir qui régnait à la maison, entre autres, à cause de moi. À cet effet, j'ai déjà commencé mes premiers "deals" de drogue avec succès. Je suis apprécié de tous mes amis : je me sens comme un véritable roi. Le plus jeunes de mes frères, semblent nerveux en ma présence. C'est simplement un constat, mais je m'en tape. Une énergie, ou une synergie malsaine entoure les lieux et chacune des pièces de la petite maison de la rue Chamberland. Ma mère est anxieuse, puisque je ne suis pas encore entré à l'heure convenue, soit 23 heures. Elle est assise sur le divan et attend que le téléphone sonne ou bien que des signes de vie surviennent de ma part : nulle réponse. J'arrive cependant, à 1 heure du matin, gelé et saoul comme un bœuf. Je vais me coucher. Le lendemain matin, c'est la crise parentale sempiternelle.
Le plus jeune du groupe dort dans la même chambre que moi, par manque de place dans la maison. J'entre dans la pièce, et je vois mon frère Gabriel qui dort. Je m'amuse à faire du bruit pour le réveiller. Et cela a marché. On commence à se chicaner; puis, on en vient au coup, en m'assurant de frapper là où cela fait mal et en le traitant de débile, car il avait une sacré tête folle. Pour moi, c'était mon défouloir humain. J'aimais extérioriser ma colère sur lui, au point de le traumatiser à vie. Le chaos matinal est à ce point violent que tout le monde est réveillé, se demandant ce qu'il pouvait bien se passer. Un autre de mes frères est debout. Et presque indifférent envers la scène des plus normales qui vient de se dérouler en bas, tous retournent se coucher. Par contre, j'aperçois mon frère Yannick, qui demande ce qu'il s'est passé. Gabriel est étendu de tout son long, sanglotant dans son lit, dans un supplice qu'il accorde avec effroi. C'était toujours comme cela, il se laissait frapper sans vergogne et par surcroît injurier chaque jour, au point où je me demandais s'il n'avait pas déjà pensé au suicide.
MONOLOGUE INTÉRIEUR (GABRIEL)
Je me sens comme un vulgaire chien, une ordure même. Personne ne m'aime réellement. J'ai cette impression d'étouffement qui me sert à la gorge. J'ai envie de fuir cet enfer. Depuis le début de mon adolescence que l'on nargue avec acrimonie de mots que je garde en mémoire. Il m'arrive que je cauchemarde en revoyant plusieurs de ces scènes d'un réalisme effrayant; pire encore, l'on me bat physiquement et psychologiquement, continuellement, de par mon propre frère. On a toujours excusé cet affreux personnage qu'est Alexandre au prix, sans nul doute, de notre confort, mon confort, voire ma vie, simplement par peur. Je ne veux être égoïste, mais l'on m'en doit beaucoup. Tandis qu'Alexandre reçoit de la pitié de ma mère et de la famille maternelle, je reçois, quant à moi, de l'indifférence, du désamour. L'attention n'est portée que sur cet animal et c'est ce qu'il recherche. Je veux mourir.
CHAPITRE 6
Je suis à mi-chemin et davantage de fait à mes études secondaires. Je viens d'avoir 18 ans. C'est l'hiver et les bancs de neige touchent pratiquement aux fils électriques. Je ressens un vide chronique; comme un manque à combler, j'ai un besoin incontrôlable de contrôler les gens en les asservissant. Je me veux dominant et dominateur, mais intérieurement, tout est fragile et enclin à se briser. Pour passer ce sentiment familier, je fume en cachette des joints que je partage avec "mes amis" et je pratique les sports extrêmes d'hiver tendance de l'époque. Je m'amuse comme un petit fou, mais mon organisme gèle. Mes jeunes frères sont totalement enivrés par le joug parental. Peureux, je ne puis que les torturer un peu plus passionnément.
Je m'aperçois que mon inconfort personnel se mêle aux rapports intrafamiliaux; en effet, chez moi, c'est la psychose collective. Les rapports avec le paternel se détériorent à un rythme effarant; plusieurs fois cette semaine j'en suis venu aux coups avec lui. Pendant ce temps, ma mère fait ses esclandres perpétuels de névrosée. Le problème avec mes parents, c'est que ma mère achète la paix, et mon père, très restrictif, ne laissera personne indifférent dans sa manière d'éduquer ses fistons en ne nous laissant aucun pouce carré de manœuvre. À l'école, c'est le bordel, j'appréhende l'échec scolaire, et frustré, cela ne fait que décupler ma rébellion. Pourtant, j'ai la cote avec les filles. C'est l'époque où les "thugs" ont leurs heures de gloire. Avec elles, ce n'est pas très différent de la manière dont je traite ma propre mère. Or, mon versant charmant les laisses hors d'elles-mêmes en l'occurrence les résout à rester avec moi. Depuis mon adolescence, je collectionne les femmes autant que je collectionne les cartes de hockey, dans mon gros cartable gris.
CHAPITRE 7
Février 2013. Je vais bientôt avoir 29 ans. Je me réveille à quatorze heures pour aller au travail comme il s'en est fait des plus normaux. Sur le chemin qui m'y conduit, je me sens mal, tellement mal que je me mets à pleurer. J'ai mal à la tête. J'ai l'impression d'avoir perdu une partie de moi-même. Dans la voiture, je vois des blancheurs en filigranes. Je vois ce qui me semble être un halo : il tourne en écho devant moi à une vitesse fulgurante. Apeuré et déconcentré dans ma conduite, j'ai failli heurter un passant dans la rue, puis un autre, puis un troisième. Soudain, je décide de garer ma voiture sur l'accotement. Je respire profondément, et expire de la même façon : un étrange sentiment d'insécurité règne en moi; mon cœur bat la chamade. Dans le rétroviseur, un visage qui court dans le vide. Ce visage m'est familier, c'était celui de mon frère Gabriel dans l'irrépressible oubli dans lequel je me suis confiné pendant trop d'années.
Ce fut le dernier visage auquel j'ai pensé avant de reprendre ma route, insoucieux de savoir que je devenais moi aussi fou, comme s'il me faisait ombre, miroir, entité double et lumière.
La fumée qui englobait la pièce était le reflet exact de ma personne : c'est à cette épaisse et dense calamité, que pourtant j'apprends à aimer chaque jour, dans ses incalculables vices et dont la mince vertu ne sert que de reposoir aux cruautés qu'arborent ma vie que j'admets être l'ombre et la lumière d'un patrimoine fraternel.
Je me prénomme Gabriel, et j'aurai bientôt vingt-cinq ans, promu à un futur riche en promesses.
« Le surhomme familial est subordonné aux contrastes. Il se doit de tirer profit des contrastes pour en éveiller le meilleur, les quintessences, mais aussi, les vicissitudes d'autrui. »
Sainte-Foy (Québec), 10 février 2013
Recueil : Les Lumières Nocturnes
Note : 10/10
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3 commentaires
zzzzzzz1622 · le dimanche 10 février 2013 à 18:47
bonne soirée
http://www.mespoemes.net/zzzzzzz1622
domidom · le lundi 11 février 2013 à 15:37
Je crains que la longueur du texte ne rebute certains lecteurs....
Dommage!!!
Amitiés....Domie...
poesie101 · le lundi 11 février 2013 à 15:58
Bonne journée,
Maxime :)
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