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Les Lumières Nocturnes (Contes)

Le Marcheur [Les Cent Pas]

Le samedi 9 février 2013 à 14:55, posté par Maxime · 205 lectures

Illustration du poème « Le Marcheur [Les Cent Pas] »
CHAPITRE 1

Homme sans véritable histoire jusqu'au jour où il perdit sa femme dans des circonstances bizarres, ce marcheur d'une soixantaine d'années habitait le Bas-du-Fleuve depuis sa retraite il y a de cela sept ans, de façon permanente. À ce qu'on disait, il serait devenu fou après la mort de sa tendre moitié, dont il ne se remit jamais.

Il aimait être aux abords du fleuve Saint-Laurent. Il raffolait des promenades près de son immense chalet en compagnie de son chien avec lequel il pouvait de tout de même garder le moral. Les rumeurs disaient que ce vieil homme serait le meurtrier de sa femme qu'il aurait violée et pendue et que son chien aurait dévoré en partie avant que cette dernière ne soit brûlée et jetée dans les eaux du fleuve. Depuis, il se terrerait avec son animal domestique dans sa grande demeure et ne sortirait qu'à la tombée du jour.

Son père était un riche bourgeois de ville La Pocatière tandis que sa mère était femme au foyer. Premier d'une famille de quatre enfants, il vit ses espoirs de recevoir toute l'attention de sa tendre mère à l'approche du second fils, décuplant sa haine et son amertume envers la vie pour les subséquents. Il mena une vie aisée, étant chef d'une grande entreprise commerciale dans la région de Limoilou.

Avant les tristes événements, il passait clair de son temps dans son chalet de Rivière-Ouelle, durant les vacances estivales, accompagné de sa jolie femme, Mathilde, appréciée de tous. Femme d'affaires intransigeante et douée, elle avait à son compte une filière de restaurants un peu partout dans la région de Québec. La mort de la dame ne fut jamais élucidée à ce jour, ce qui laissa son conjoint dans les plus grandes douleurs.

CHAPITRE 2

Ressentant une certaine angoisse, il décida d'aller promener son chien dans la villégiature, un peu après le souper, un soir d'été 1995. Contrairement à la ville dont il avait été témoin du stress et de l'individualité, il voyait les gens calmes et dénués de toute hypocrisie; en effet, les jeunes gens ― et de toutes les tranches d'âge aussi ― faisaient des feux sur le bord du fleuve, le sourire aux lèvres en chantant des chansons.

― Qu'il fait beau ce soir, hein mon balou! dit-il insouciant.

Il marcha ainsi quelques heures; l'odeur agréable des alentours lui permettait de faire abstraction de ses accès d'angoisse qu'il ne parvenait toujours point à maîtriser depuis environ cinq ans. Habitué des lieux, il rencontra le voisinage qui le salua d'emblée, inconscient qu'il marchait pour calmer un mal insoupçonné et non pour son chien, par obligation. Hélas, plus il respirait l'air pur de la campagne, plus il devint mal; il décida de s'arrêter et de reprendre ses sens en lisant un livre sur un banc de parc, apposé pour contempler les merveilleux couchers de soleil, en fin de soirée.

À trop regarder les pages de son livre et le rivage, ses yeux devinrent très dilatés, lustrés d'un rouge saillant. Il commençait à ressentir du mal à la poitrine; il crut d'abord à la crise d'angine, mais les fourmillements aux extrémités des doigts et des orteils lui faisaient craindre la crise d'angoisse. Il commanda alors à son chien de retourner illico à sa demeure chercher sa médication, au bruissement lointain de laisse qui va traînant sur le sol.

Vingt-deux heures sonnaient. Personne sur la berge ne semblait se soucier de son état plus qu'alarmant... Il avait beau crier à l'aide, nul ne venait à son secours. Son chien était parti depuis trente minutes; inquiet, et à bout de ressources, il s'écroula par terre sur la piste cyclable en tremblotant de tout son corps.

Soudain, une lumière blanche, puis une deuxième l'alarmèrent. Il avait beaucoup de difficulté à savoir où il se trouvait, confus, à mille lieues d'entretenir avec lui-même une pensée cohérente. Ce fut alors, après plusieurs heures, dans les petites heures du matin, vers les cinq heures, qu'il comprit que quelque chose clochait.

***

Il semblait sur un nuage; des images floues lui vinrent à l'esprit, puis des cris ― des cris de mort. D'une lucidité à faire frémir, il était cependant figé comme dans du marbre, comme s'il avait gardé tous ses sens, sauf ceux de la motricité. Du tronc jusqu'aux jambes, le vieillard traumatisé ne ressentait plus rien. Rien. Son inconscience nonobstant était d'une clarté de façon à se souvenir de A à Z de ce terrifiant épisode. C'était la voix de sa douce moitié, Mathilde. Horrifié, il ressentait avec violence le drame auquel il assistait ce matin-là. Il criait à s'époumoner, mais, prostré, impuissant, il était désormais spectateur du meurtre de son épouse dans un engourdissement des plus stupéfiants. Chaque coup porté dans la chair de l'élu de son cœur, il ne le sentait qu'avec plus de force et haine. Il ne pouvait reconnaître leur assaillant, obnubilé par les reflets ravageurs d'une source blanche qui passait devant eux.

CHAPITRE 3

Les heures passèrent. Midi. Le soleil chaud de l'été plombe sur la résidence huppée des hommes d'affaires. L'onde du fleuve faisait son reflux quotidien et les goélands leurs cris sempiternels.

***

Depuis, le vieil homme, claudiquant, va promener son chien sans laisse pour se dégourdir les jambes, comme à l'accoutumée, tard les soirs d'après-soupers d'été en bordure du Saint-Laurent, en son état crépusculaire et sous le feu ardent des lanternes des rues, marchant dans la fixité des cent pas de sa conscience naïve, reflétant le frontispice lunaire gisant près du silencieux banc de parc...


Sainte-Foy (Québec), 9 février 2013
Recueil : Les Lumières Nocturnes
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Thèmes : Mort et deuil Solitude Animaux

4 commentaires

José · le dimanche 10 février 2013 à 07:21

Une nouvelle introspective réussie, on y retrouve, même si la forme de l'écrit est différente, ta patte songulière.
Amitiés.

poesie101 · le dimanche 10 février 2013 à 15:56

Merci à toi, José.

Je me plais beaucoup à écrire ces petits contes, c'est exactement sous la même mécanique que lorsque j'écris mes sonnets. Même rigueur, même plaisir.

Or, je ne sais si j'ai des talents de conteur puisque j'y suis qu'à ma quatrième nouvelle à vie. C'est plutôt des essais plus que d'autre chose!

Merci beaucoup,

Maxime

domidom · le lundi 11 février 2013 à 15:15

Un conte très bien imagé et vraiment très absorbant, personnellement j'ai adoré te lire.....
Un réel plaisir....
Mes amitiés....
Domie...

poesie101 · le lundi 11 février 2013 à 15:59

Merci à toi, ma chère!!!

Maxime

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