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Grimoire

NOCES MINERALES

Le mardi 30 juin 2015 à 17:11, posté par richard · 425 lectures

Il me faut être nu et puis plonger dans la mer,
Encore tout parfumé des essences de la terre,
Laver celles-ci dans celles-là, et nouer sur ma peau
L’étreinte pour laquelle soupirent lèvres à lèvres,
Depuis si longtemps, la terre et la mer.
(Albert Camus)

Ivresse des amours d’équinoxe ! Saison
Où telle folle extase à l’azur consacrée,
Jubilatoire envol de quelque oblation,
Caresse, ici, la plage indolente et nacrée .

Là, dans les brumes bleues d’une haute falaise,
Se prépare une étreinte inconnue de nos sens,
Près d’un cap irlandais ou d’un Péloponèse,
Où l’onde vient aimer dans des vapeurs d’encens,

Le roc immense et nu où dort le goémon.
Tu entendras, parmi les ondes boréales,
Les plaintes infinies de leur baiser profond,
Va-et-vient des succions aux lèvres minérales.

Car la vague revêt son long manteau d’argent
Pour l’éternel ballet que porte sa mouvance,
Dans le flot translucide, acide et astringent,
Erotisme ondulant au rythme de la danse.

Alors peut s’accomplir l’approche nuptiale,
Salive déposée sur la chair du granit,
Que le foisonnement des écumes bleu pâle,
Rend semblable aux couleurs des bouquets d’aconit.

L’onde glauque jaillit sur la roche qui vibre,
Déferlement d’un spasme antique et primitif,
Au cœur de la matière et jusque dans sa fibre,
Violoncelle au son grave, étrange et plaintif.

Consentement du roc jusque dans sa fissure ;
Tu verras tous ses fruits épars dans ses fragments,
Chaque fois que le vent cinglera ta figure,
Ils seront des amis devenus des amants.

Un matin, t’éveillant au bruit de leurs ébats,
Dans la sérénité lointaine de ton île,
Tu pourras contempler la danse des grands mâts,
Les yeux clairs et les mains chargées d’aube tranquille.

Séculaire sanglot, ô valse originelle,
La vie naquit un jour à ce grand remuement ;
Vertiges anciens, ô noce intemporelle,
Extases à l’affut de leur balbutiement.

Et tu verras sans fin, sur la vague innombrable,
Toujours renouvelé, ce sourire eternel,
Dont les âcres parfums se posent sur le sable,
Comme au front de l’enfant, le baiser maternel.

Souvent, l’angoisse au cœur et par les nuits sans lune,
Dans le vacarme sourd des ouragans lointains,
Couché sous la falaise ou tapis dans la dune,
Tu trembleras, la tête enfouie dans tes mains.

Et tu t’étonneras devant ces partenaires
Aux postures remplies de gestes vigoureux,
Qui résonnent au vent des embruns millénaires
Dans des combats peuplés de baisers généreux,

Dont les clameurs effraient l’envol des goélands
Jusqu’aux abords tranchants du roc madréporique.
C’est là que dans l’assaut de ses fougueux élans,
Naît l’étrange rictus du rêve hyperphorique.

(1986)
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7 commentaires

louis · le mardi 30 juin 2015 à 17:14

Composé au XX ième siècle.
Amitiés à toutes et à tous.

Salus · le mardi 30 juin 2015 à 18:07

Un poème qui vibre, avec de très beaux vers,
Plein de grands mots sacrés décrivant l'univers
Dans la verve marine où se dilue en sels
Le tendre minéral qui semble d'un autel...

Salus · le mardi 30 juin 2015 à 18:09

...J'y vois une coquille au 5ième quatrain :
"Érotisme ondulent " (ondulant ?)

rivaudais · le mardi 30 juin 2015 à 19:05

Louis c'est magnifique. J'en ai pris plein les "mirettes" (je visualise les images) et plein le coeur. Merci . Un grand poème, un bel auteur. René

louis · le mardi 30 juin 2015 à 21:56

Tu as raison, ami Salus. Les vagues m'avaient occulté le coquillage. Je corrige.

domidom · le mercredi 1 juillet 2015 à 13:35

Tu n'as vraiment rien à envier à (Albert Camus), ce poème est une perfection, cette description de la mer est extraordinaire, pour un peu, on se sentirait transporté dans le remous des vagues....
Très très beau.....
Amitiés, Domie...

Micheline 1940 · le jeudi 6 août 2015 à 18:11

Beauté émotionnante !
Amitiés,
M.

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