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Les fenêtres de l'âme

saint lazare

Le samedi 26 janvier 2013 à 09:43, posté par michel · 77 lectures

Saint Lazare



Une sale brume a pris possession des rues de Paname. Elle est glaciale et pue le gazole brûlé des bus de la RATP. Le ciel caresse le pavé et le rend glissant presque gelé. On n'peut pas y poser son cul pour faire la manche. L’idéal, est d’se carrer du côté des Grands Boulevards et des magasins. Et puis y a St Lago, c’est chouette les gares mais des fois y faut se battre pour avoir un coin idoine pour tendre la paluche.
On ne voit pas le sommet des tours de Notre-Dame et les flics en faction devant le Palais de Justice battent la semelle sur le trottoir. D’autres sirotent du café arrosé dans les cars. Ça sent le calva jusque dehors ! Il est plus de dix plombes et les bagnoles roulent toujours avec leurs lumières. C’est Noël ce soir y en a qui vont s’en foutre plein la tronche. Des trucs en sauce et du bon pinard, du foie gras, des bûches et des chocolats avec une bonne roteuse. J’ai connu ça dans le temps. A l’époque où j’avais de la thune, oh ! Pas des masses, mais de quoi réveillonner comme tout le monde. J’flambais pas, c’était plus Leclerc qu’Hediard, mais à table on se la jouait convenable. La prime de fin d’année c’était pour faire un cadeau à ma grosse et aux gosses et essayer de payer les arriérés d’impôts. La vie, merde !
J’vais aller y faire un tour. Y a pas d’raison. J’dois être maso. Ça va m’apporter quoi d’mater les vitrines du Printemps des Galeries ou d’Fauchon. Surtout qu’j’n'ai rien dans l’cornet. J’vais mancher d’vant la Samar. Je n’aime pas la Samar. Je m’y suis paumé quand j’étais gamin, c’est comme le Bon Marché j’trouvais que c’était triste. On y voyait que des vieilles carburées et enchapeautées modiste. Elles avaient qu’ça à foutre que d’traîner dans les magasins. Dans l’métro elles faisaient chier pour avoir une place assise avec leurs paquets et leur sac Hermès ne sachant pas que j’étais crevé, que j’rentrais du boulot et que j’m’étais levé à quatre plombes du mat’. C’est comme ça quand tu fais les trois-huit.
J’ai les pieds gelés dans les pompes trop petites qu’ils m’ont refilé à Emmaüs. Je viens de faire un ticket-resto de cinquante balles et une thune. Une tune ça fait short pour boire un kawa. Je remonte vers le Palais Royal. La rue de Rivoli est déjà bouchée. Y a que les scooters qui passent en grillant les feux. Sous les arcades de la Comédie française, à l’abri du vent, devant l’affiche d’une pièce de Racine je récupère dix balles.
Il est midi quand je me pointe dans un petit rade derrière l’Opéra. Le brouillard c’est levé, le soleil de décembre éclaire presque horizontalement les arbres et les maisons comme un projo de théâtre. Si y a du soleil, ça va cailler ce soir. Je prends un casse-dalle au jambon et une Côte comptoir. Je sirote longuement mon café. Ce sera, peut-être, le seul moment de chaleur de la journée. J’vais pour payer avec mon ticket-resto mais le patron, un rougeaud qui ne doit pas sucer de la glace, me dit que c’est bon, que j’peux remballer mon ticson parce qu’c’est Noël. Il me tend sa pogne d’auvergnat et j’vois comme de la gentillesse dans ses yeux. Je lui serre la main sans rien lui dire, parce que j’ai une boule dans la gorge, j’me casse vite fait. Des larmes tombent sur les taches de mon blouson.
Comme j’me l’suis promis j’me pointe, les yeux rouges devant les vitrines des G.L. Ça grouille de monde. Ça sent bon, ça bouscule, ça klaxonne, les poulagas sont débordés. C’est vrai, y en a d’entre eux qui vont gratter ce soir, comme pleins d’autres gens dans les hostos, chez les pomplards, dans les gares.
Y a pleins de gamins, les quinquets émerveillés par la magie des automates et des lumières. Des paquets-cadeaux, des cris, des mecs qui sortent du magasin pour fumer une clope et qui se font taxer leur morlingue par les pros de la choure. Moi, je n’ai qu’ça à foutre que de regarder leur manège. Y a même des flics qui ferment les yeux. Aujourd’hui y aurait trop à faire. Ils les serreront une autre fois, c’est la trêve des confiseurs.
Il fait chaud à côté des lourdes je voudrais entrer. Faire comme tout le monde. Choisir un parfum, un cadeau de dernière minute. Mais je me l’interdis. J’suis fringué à la limite clodo. C’est vrai que j’essaie de me maintenir pas trop dégueu. Mais la rue, la rue bordel ! Tu ne changes pas ton calbute tous les jours ni tes fumantes. Ta liquette n’en parlons pas. Tu te chope des trucs pas possibles, des gales, des poux, t’as les pognes dégueulasses, tu pues, t’as le cul et la bite cradingues, ça te démange, t’es plus un mec. Même pas un animal.
J’me casse, j’ai rien à foutre ici. J’ai envi de m’asseoir, je suis fatigué. Trop de bruit, de lumière, de joie dans les cœurs. Et les souvenirs qui se pointent comme des flashs que j’prends en pleine poire. La femme, les gosses, le sapin, et la crèche traditionnelle dans laquelle les petits moutons ne tenaient jamais debout. Depuis combien de temps je n’ai pas fait l’amour ? Fait un simple câlin dans des bras chauds contre un corps doux et parfumé. Depuis quand j’n’ai pas embrassé mes gosses ? Où êtes-vous mes amours ma famille ! Que faites-vous ce soir ? Et pourquoi tu t’es barrée salope !
Les premières lumières des lampadaires s’allument. La nuit de Noël prend possession de la ville lumière. Il fait de plus en plus froid, y a toujours autant de bagnoles mais bientôt elles vont regagner leur banlieue. Il n’y aura plus que nous dans les rues, sur les grilles du métro. Les bénévoles viendront nous filer à bouffer dans leur camionnette. Y en a une qui stationnera là où y a les bus devant la gare.
Je demande une clope à un mec qui me paraît sympa. C’con là me renvoie dans mes vingt-deux mètres ! Une petite jeune qui a vu la scène s’approche et me file une Camel et a la gentillesse de me l’allumer. Je la remercie et lui souhaite un joyeux Noël. La môme revient sur ses pas et me refile son ballot de pipe. Une deuxième attention qui chauffe le cœur. Une nénette gironde avec des yeux bleus comme les lagons des antipodes, un p’tit nez à la r’trousse, une chouette frimousse sur laquelle t’as envie de faire de gros bisous.
J’vais p’être rencontrer des potes vers la Madeleine. J’descends. Y a de moins en moins de bagnoles mais c’est plein chez Fauchon. Y a du fric.
Je remonte sur St Lago. Je rentre dans la gare. Y a encore du trèpe qui prend les trains de banlieue. J’vois une bonne femme, sûrement une employée de burlingue. Elle trimbale un max de paquets. Son mec sera à la gare de Bonnières pour venir la chercher. Elle prendra sa douche et préparera le gueul’ton. Lui, ouvrira les boutanches et les huîtres. Les gamins énervés vont se faire engueuler. Les cadeaux sont planqués. On les sortira après minuit.
J’gamberge comme un con dans le hall glacial. Le panneau affiche de moins en moins de train. Il est vingt et une heures. J’vais voir si la soupe est arrivée. Le parking des bus est vide. Je m’installe sur le banc d’un Abribus. Il reste trois clopes dans le paquet de la gamine. J’les garde pour la nuit. J’ai froid. Le camion va bientôt venir. Je ferme les yeux et m’adosse contre la grosse vitre de l’abri.
Un homme en blanc me secoue l’épaule sans violence se doit être le mec de la bouffe. J’ai dû roupiller un bon bout de temps parce qu’il fait jour. Le soleil est partout. Le grand mec me prend par la main, j’me pose pas de question, c’est sûr je rêve ! Et puis pourquoi s’en faire, je suis si bien. Je n’ai pas faim, je suis rasé de près, lavé, parfumé. Des rêves comme ça j’voudrais en faire tous les jours.
Le bénévole du camion a secoué le mec gelé sous Abribus et il a demandé à son pote qui a un portable d’appeler le SAMU et les flics. Le SDF a cassé sa pipe. Au bout de ses doigts gelés il y a un mégot de Camel. Sur lui les services de Police ont trouvé un ticket restaurant de cinquante balles, quinze francs et un paquet de Camel avec deux clopes et une boîte d’allumettes. Dans la poche intérieure de son blouson une lettre non ouverte vieille de trois ans. Le commissaire l’ouvre. Une femme lui demande pardon et lui donne son adresse pour qu’il revienne vers elle et ses enfants.
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1 commentaire

Mounette · le mardi 29 janvier 2013 à 21:07

Cet homme....on le suit pas à pas dans les rues près de la gare ! ! quels " beaux " tableaux!

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