Aller au contenu
MesPoèmes.net Créer mon site de poésie

Ecrire pour vivre

POESIE SANS POÊME

Le mardi 15 mars 2011 à 15:52, posté par raoul · 272 lectures

POESIE SANS POÊME

Lorsque je suis arrivé à Vladivostok une épaisse fumée noire recouvrait la ville. Longtemps je suis resté sur le ponton de bois avant de rencontrer une vieille femme aux yeux pétillants et aux joues rubicondes. Dans une langue rugueuse elle m’a lancé une giboulée de phrases à laquelle je n’ai rien compris. Je lui ai montré un bout de papier froissé qu’elle a déchiffré. Alors elle m’a indiqué la direction des faubourgs aux maisons basses, puis elle a rit bruyamment en me regardant partir.
Les plaines autour s’étendaient à perte de vue. Mon seul espoir était du côté de la ville.
J’ai marché longuement. Des ouvriers sortaient des bistrots d’où une bonne chaleur se répandait lorsqu’ils ouvraient la porte. Plus tard encore j’ai tendu mon papier froissé pour que quelqu’un me dise où je devais poursuivre ma route. Les bicoques étaient serrées les unes contre les autres. Certaines très penchées ne tenaient que par la solidité de l’autre. Je me suis dit somme toute qu’elles étaient bien à l’image de l’humanité ici. Des chiens couraient dans la rue vers des destinations imprécises. Pendant quelques minutes j’ai eu l’impression d’errer comme ces pauvres bêtes. Des charrettes pleines de marchandises grinçaient sur les pavés irréguliers. Elles me réconfortaient, elles étaient le signe d’un commerce vivant et de quelques biens qui s’échangeaient là malgré l’apparence sinistre des maisons. Arrivé sur une place je me suis trouvé embarrassé, lorsqu’un garçonnet est venu vers moi et m’a pris la main. Je lui ai montré mon papier, tout joyeusement il m’a conduit dans une ruelle sombre. J’ai remarqué que les pierres grisâtres remplaçaient les planches vermoulues des quartiers précédents. Le garçonnet m’a arrêté devant un porche en me tendant sa main. Un kopeck sonnant je lui ai donné.
C’est alors que devant la petite porte vitrée subitement je me suis demandé ce que j’étais venu faire jusqu’ici. Un immense brouillard intérieur m’a submergé. « Ce voyage était une folie. » je me répétais. Une faible lumière tremblotait à travers les carreaux opaques. Je n’avais plus qu’à rentrer. Un petit bonhomme m’a ouvert. Il n’avait pas changé, je l’ai reconnu tout de suite, à part l’absence de cheveux et la voussure du dos qui s’étaient accentuées. Il m’a regardé comme un étranger, ce qui ne m’a pas étonné. « Monsieur Schtroubeck ? » je lui ai dit. « Oui c’est moi. » « Je suis Léon Verneuil. » aussitôt ai-je bredouillé nerveusement. Après un instant de silence qui me parût interminable, son visage s’est éclairé. « Léon, qu’est-ce que tu fais ici ? »
Il m’a invité à m’asseoir. Une flamme maigrelette dansait dans le poêle. Les meubles étaient rustiques mais la propreté et l’ordre qui régnaient dans la pièce leurs conféraient une dignité acceptable. Très vite Schtroubeck m’a expliqué ce qu’il faisait maintenant à Vladivostok. Il continuait le théâtre avec les ouvriers pour lesquels il montait des spectacles qui les aidaient à supporter leur existence difficile. Schtroubeck en disant cela n’avait rien perdu de sa fougue et la vivacité d’esprit qui l’animaient avant, quand nous nous connaissions à Paris.
Lorsqu' il s’est levé pour chercher une bouteille de vodka, j’ai remarqué qu’il marchait pieds nus dans des sabots de bois. Il a ajouté aussitôt « Hé oui, tu vois je n’ai pas changé. Les sabots, sous la plante des pieds, c’est ça qui me régénère. » A Paris déjà, il avait pris cette habitude, c’était la mode. Aujourd’hui trente ans s’étaient écoulés. Schtroubeck est aussi vieux que moi, mais il vit toujours comme autrefois, sauf que son corps est plus fragile, squelettique sous sa veste de toile usée en gros lin. Ses lunettes cerclées auréolaient son regard vif et intense. A présent Schtroubek m’observait sans parler. Nous suçotions notre verre de vodka. Une photo de Bertolt Brecht était maladroitement punaisée au mur.
Le feu crépitait légèrement dans le poêle. « Et toi ? » soudainement Schtroubek m’a lancé. J’ai rien répondu avant d’avoir avalé une rasade de vodka qui m’a brûlé atrocement. « Moi, ça va, je ne fais plus rien. » « Plus rien ? » a repris en douceur Schtroubeck comme si il avait perdu la signification de ces mots. Notre conversation alors s’est lentement poursuivie ponctuée de silences de plus en plus pesants. Puis brutalement, comme un noyé remontant à la surface, j’ai dit « Et toi Schtroubeck, pourquoi tu es venu ici ? » Il a cherché calmement ses mots. « A Paris, on ne veut plus de moi. Ici, tout ce que je fais a un sens. » Sans savoir pourquoi, sa réponse m’a soulagé. Schtroubeck ne m’a pas demandé ce qui m’avait mené jusqu’ici. Il m’a laissé regarder les quelques livres qui occupaient ses étagères. J’ai pensé que ceux-là devaient lui être essentiels.
Puis quelqu’un est venu frapper aux carreaux. Le visage d’une jeune femme est apparue. Elle a parlé fortement avec une langue aux tonalités savoureuses. Schtroubeck lui a répondu aisément avec la même jovialité. J’ai écouté leur langage qui était celui de la vie, même si tout m’était insupportablement incompréhensible. La femme s’en est allée aussi vivement qu’elle était venue. « Nous avons une répétition à midi. Tu veux y assister ? » m’a demandé Schtroubek, comme si soudain le temps était aboli et que les vieilles habitudes parisiennes reprenaient. Avec une frayeur incontrôlable j’ai prétexté que je devais maintenant repartir. On s’est séparé. J’ai évité de croiser son regard et très vite j’étais dans la rue.
Le jour grandissait, les activités des passants devenaient plus denses. Je n’ai pas eu de peine à rejoindre l’extérieur des faubourgs. Les maisons se faisaient plus rares. La plaine se déployait devant moi. Un train noircissait le ciel. Je tenais ma valise en main avec quelques affaires pour deux ou trois jours. Alors je me suis dit qu’il me faudra bien acheter d’autres vêtements pour continuer à vivre. Proprement. C’est tout ce qui comptait pour moi maintenant à cette heure.
RAOUL
Pas encore de note · connectez-vous pour noter

3 commentaires

amercenaire · le mardi 15 mars 2011 à 21:33

Vive la grande Russie!
C est Étrange l effet qu on ce genre de ports
Effets qui passent dans ton récit de manière naturelle et vivante.
Amitié.
http://www.mespoemes.net/amercenaire

Claude · le mardi 15 mars 2011 à 22:18

délicieux moment de lecture hélas pour moi une simple partie d'un livre que j'aimerai bien découvrir en entier.Un vrai don d'auteur ce qui n'est pas donné aux poètes "bafouilleurs"dont je fait aussi partie.

domidom · le mercredi 16 mars 2011 à 10:18

Une fois de plus, bravo Raoul pour ce beau et long texte...
On à l'impression de déchiffre une page de roman, déchiffrer n'est pas le bon mot, dévorer convient bien mieux, car chaque ligne nous tient en haleine...
Moment le lecture très captivant...
Au plaisir de te lire cher ami...
Domie...

Connectez-vous pour laisser un commentaire, ou créez votre site, c'est gratuit.