UN BEAU CORPS DE VIEILLE FEMME

UN BEAU CORPS DE VIEILLE FEMME
Un matin je me suis réveillé avec la pénible sensation de ne plus faire partie du monde des humains. Encore en pyjama je me suis précipité sur le balcon. La rue était grouillante de monde. J’ai voulu crier, mais l’idée m’est vite apparue saugrenue. Le soleil était tiède et les façades resplendissaient d’or. Cette beauté hélas n’a pas suffit à me rapprocher de la réalité des choses. Je me suis affairé dans mon appartement à diverses activités. Me laver, m’habiller, manger.
Vers dix heures le téléphone a retentit. Une voix de femme, douce et aussi familière, me demandait si je me portais bien. C’était la voix de Mauricette. J’ai répondu à ses questions avec beaucoup de minutie. Mauricette voulait que nous mangions ce midi dans un restaurant vers les grands boulevards. Je ne m’y suis pas opposé. Ne pas accepter cette invitation m’aurait été également indifférent. Mais c’est toujours plus simple de dire oui. Ca évite de devoir fournir des explications.
J’ai allumé la radio. Les pays arabes étaient en effervescence. Des révolutions éclataient. En France un parti d’extrême droite atteignait dans les sondages des records sans précédent. C’est au cours de ce matin là que j’ai décidé de raser ma moustache grisonnante et de me tondre les cheveux jusqu’à ce que mon crâne soit lisse. J’ai fait ce geste calmement avec l’espoir qu’un autre homme surgirait dans ma glace. Ca n’a pas été le cas. A la radio Henri Salvador fredonnait une berceuse à fendre l’âme. Dans leur cage mes canaris du Japon me regardaient et piaillaient avec plus d’insistance que l’habitude. Aurai-je oublié de les nourrir ? J’ai essayé aussi de réparer sans succès le mécanisme de la chasse d’eau des wc et c’est dans l’énervement de ce désagrément qu’une pensée bizarre m’est venue. Du moins c’est à cet instant que j’ai réussi à mettre des mots sur une impression qui me travaillait aujourd’hui depuis mon réveil. Le corps d’une vieille femme allongée dans son lit. Elle ne parle pas, ne bouge pas. Il n’y pas de tristesse apparente. Son buste émerge d’une chemise de nuit blanche, sur un lit pareillement blanc aux barreaux de fer. La vieille femme est si présente en moi que je ne peux lui parler. Pour me libérer de cette incongruité je me suis plongé dans la lecture de magazines scientifiques. Mais force est de constater que mon intérêt pour les sciences ne m’a été d’aucun recours. Les bruits de la rue envahissaient le salon. Je ne pouvais pas me résigner à fermer la porte fenêtre, je redoutais davantage le calme feutré de l’appartement. Sur le coup de onze heures on a sonné à ma porte. Je me suis dit que c’était Mauricette toujours aussi ponctuelle. Je suis allé lui ouvrir nonchalamment. Ce n’était pas Mauricette mais le gardien de l’immeuble. Des voisins victimes de dégâts des eaux l’avaient mandaté pour exiger des résidents qu’ils veillent au bon état de leur installation. Je lui ai bredouillé une réponse satisfaisante et j’ai refermé la porte. J’ai revu alors dans mon esprit le corps de la vieille femme et je ne sais plus si ça été une consolation ou un nouveau sujet d’agacement. Ses apparitions subites m’étaient évidemment énigmatiques.
On a sonné encore à ma porte et cette fois c’était Mauricette. J’ai remarqué sa robe légère très fleurie alors que nous étions seulement qu’au début du printemps. Mauricette est toujours dans l’optimum des choses, parfois c’est une tragédie pour ceux qui ne lui emboîte pas le pas. « Alors on va manger chez Chartier ? » elle m’a annoncé d’emblé. Pourquoi pas. Elle n’a bien sûr prêté aucune attention au dérangement causé par les wc, aux piaillements désespérés de mes canaris du Japon, à mon crâne outrageusement tondu et au vacarme intempestif de la rue qui vous interdit toutes conversations intimes. J’ai enfilé mes chaussettes Burberry et une paire de boots italiennes de chez Brutini. Mauricette est intransigeante sur ces détails et j’ai la faiblesse de céder à ses injonctions. J’ai osé me coiffer d’une casquette puisque rien de particulier n’avait semblé la choquer dans ma figure toute glabre.
Quelques minutes plus tard nous étions sur les boulevards. Une agitation inhabituelle se faisait sentir. J’ai compris que des manifestations étaient prévues. Mauricette m’a expliqué les raisons de ces mécontentements populaires, mais rien de précis ne m’a semblé justifier ces rassemblements. Des cars de police stationnaient sur les trottoirs, une odeur de merguez flottait dans l’air. Des jeunes gens m’ont remis un tract entre les mains que j’ai lu consciencieusement pendant que Mauricette discutait avec un syndicaliste. Des manifestants se dirigeaient rapidement vers le haut du boulevard, des banderoles enroulées sous leurs bras. Les magasins avaient descendu leur rideau de fer. Des clochards qu’on appelle maintenant des SDF occupaient les bancs en compagnie de leurs gros bergers allemands. L’odeur de merguez m’a aidé à mieux accueillir l’éventualité d’un repas au restaurant. J’ai franchi la porte tournante de chez Chartier avec un soulagement inavoué. Mauricette m’a précédé, elle a choisi une table un peu en retrait. J’aurais préféré qu’on se fonde dans le flux des clients au milieu de la salle. Mauricette est imprévisible. Je me méfie. Nous avons commandé « deux côtes de veau normandes spaghettis ». Puis elle m’a parlé longuement avec entrain et compétence des technologies high-tech du dernier salon de Copenhague auquel avait participé sa société. Elle avait fait affaire particulièrement avec un représentant commercial au profil bien sûr viking.
Tandis que je m’engouffrais dans le dédale de ses histoires la lassitude me gagnait. La vieille femme en chemise de nuit est venue à nouveau me divertir. Son repos que je prenais pour un sommeil contribuait à m’éloigner du monde. Et j’entendais Mauricette soliloquer sans que ma personne soit véritablement touchée. Le Viking de Copenhague m’a laissé étrangement impassible, même quand Mauricette curieusement a changé de ton, les mots lui venant plus difficilement, une pelote de spaghettis lui restant dans la gorge. Un silence soudain s’est instauré, la rumeur du restaurant comblant le vide entre nous. Avec embarras Mauricette m’a dit « Excuse-moi de t’avoir blessé… je ne voulais pas… ». « Non non, ça va très bien. » j’ai répondu en me regardant dans les grandes glaces murales qui m’ont renvoyé un drôle de type à la mine défaite et au crâne de bagnard. « Tu as les yeux rouges. » m’a fait remarquer Mauricette. J’ai bu une longue gorgée de Côte du Rhône pour faire diversion. « Tu as les yeux rouges. Tu pleurs ? » S’est alors exclamé Mauricette presque avec un cri de victoire. Une honte implacable m’a paralysé.
Le visage de la vieille femme a resurgi en force dans ma tête. Je m’accrochais à lui en même temps que je voulais le fuir. Dans la rue la clameur des manifestants se faisait de plus en plus proche, la déferlante de leurs slogans m’empêchait de les comprendre. Le visage froid de la vieille femme avait la beauté lisse de la paix immuable. Mauricette avait allumé une cigarette. Dans les arabesques de fumée son visage se mélangeait à celui de la vieille femme qui me hantait. C’est alors que je me suis penché vers Mauricette et lui saisissant la main je lui ai murmuré « Tu sais, on embrasse beaucoup plus souvent les morts que les vivants. » et j’ai revu le visage de ma grand-mère morte, sur son lit d’hôpital. J’avais sept ans, c’était le premier baiser que je déposais sur le front cireux de la mort.
Dehors les banderoles du cortège remplissaient d’ombre le restaurant. Sur l’une d’elle j’ai pu lire « Qui sème la misère, récolte la colère » J’ai serré un peu plus fort la main de Mauricette qui m’a sourit. Cet instant est resté en moi avec l’évidence inouïe d’une sérénité immortelle. Il y a des visages glacés, comme çà, loin dans l’au-delà, qui vous aident à supporter les événements. C’est peut-être ça qu’on appelle le « réconfort de la famille »…
RAOUL
Un matin je me suis réveillé avec la pénible sensation de ne plus faire partie du monde des humains. Encore en pyjama je me suis précipité sur le balcon. La rue était grouillante de monde. J’ai voulu crier, mais l’idée m’est vite apparue saugrenue. Le soleil était tiède et les façades resplendissaient d’or. Cette beauté hélas n’a pas suffit à me rapprocher de la réalité des choses. Je me suis affairé dans mon appartement à diverses activités. Me laver, m’habiller, manger.
Vers dix heures le téléphone a retentit. Une voix de femme, douce et aussi familière, me demandait si je me portais bien. C’était la voix de Mauricette. J’ai répondu à ses questions avec beaucoup de minutie. Mauricette voulait que nous mangions ce midi dans un restaurant vers les grands boulevards. Je ne m’y suis pas opposé. Ne pas accepter cette invitation m’aurait été également indifférent. Mais c’est toujours plus simple de dire oui. Ca évite de devoir fournir des explications.
J’ai allumé la radio. Les pays arabes étaient en effervescence. Des révolutions éclataient. En France un parti d’extrême droite atteignait dans les sondages des records sans précédent. C’est au cours de ce matin là que j’ai décidé de raser ma moustache grisonnante et de me tondre les cheveux jusqu’à ce que mon crâne soit lisse. J’ai fait ce geste calmement avec l’espoir qu’un autre homme surgirait dans ma glace. Ca n’a pas été le cas. A la radio Henri Salvador fredonnait une berceuse à fendre l’âme. Dans leur cage mes canaris du Japon me regardaient et piaillaient avec plus d’insistance que l’habitude. Aurai-je oublié de les nourrir ? J’ai essayé aussi de réparer sans succès le mécanisme de la chasse d’eau des wc et c’est dans l’énervement de ce désagrément qu’une pensée bizarre m’est venue. Du moins c’est à cet instant que j’ai réussi à mettre des mots sur une impression qui me travaillait aujourd’hui depuis mon réveil. Le corps d’une vieille femme allongée dans son lit. Elle ne parle pas, ne bouge pas. Il n’y pas de tristesse apparente. Son buste émerge d’une chemise de nuit blanche, sur un lit pareillement blanc aux barreaux de fer. La vieille femme est si présente en moi que je ne peux lui parler. Pour me libérer de cette incongruité je me suis plongé dans la lecture de magazines scientifiques. Mais force est de constater que mon intérêt pour les sciences ne m’a été d’aucun recours. Les bruits de la rue envahissaient le salon. Je ne pouvais pas me résigner à fermer la porte fenêtre, je redoutais davantage le calme feutré de l’appartement. Sur le coup de onze heures on a sonné à ma porte. Je me suis dit que c’était Mauricette toujours aussi ponctuelle. Je suis allé lui ouvrir nonchalamment. Ce n’était pas Mauricette mais le gardien de l’immeuble. Des voisins victimes de dégâts des eaux l’avaient mandaté pour exiger des résidents qu’ils veillent au bon état de leur installation. Je lui ai bredouillé une réponse satisfaisante et j’ai refermé la porte. J’ai revu alors dans mon esprit le corps de la vieille femme et je ne sais plus si ça été une consolation ou un nouveau sujet d’agacement. Ses apparitions subites m’étaient évidemment énigmatiques.
On a sonné encore à ma porte et cette fois c’était Mauricette. J’ai remarqué sa robe légère très fleurie alors que nous étions seulement qu’au début du printemps. Mauricette est toujours dans l’optimum des choses, parfois c’est une tragédie pour ceux qui ne lui emboîte pas le pas. « Alors on va manger chez Chartier ? » elle m’a annoncé d’emblé. Pourquoi pas. Elle n’a bien sûr prêté aucune attention au dérangement causé par les wc, aux piaillements désespérés de mes canaris du Japon, à mon crâne outrageusement tondu et au vacarme intempestif de la rue qui vous interdit toutes conversations intimes. J’ai enfilé mes chaussettes Burberry et une paire de boots italiennes de chez Brutini. Mauricette est intransigeante sur ces détails et j’ai la faiblesse de céder à ses injonctions. J’ai osé me coiffer d’une casquette puisque rien de particulier n’avait semblé la choquer dans ma figure toute glabre.
Quelques minutes plus tard nous étions sur les boulevards. Une agitation inhabituelle se faisait sentir. J’ai compris que des manifestations étaient prévues. Mauricette m’a expliqué les raisons de ces mécontentements populaires, mais rien de précis ne m’a semblé justifier ces rassemblements. Des cars de police stationnaient sur les trottoirs, une odeur de merguez flottait dans l’air. Des jeunes gens m’ont remis un tract entre les mains que j’ai lu consciencieusement pendant que Mauricette discutait avec un syndicaliste. Des manifestants se dirigeaient rapidement vers le haut du boulevard, des banderoles enroulées sous leurs bras. Les magasins avaient descendu leur rideau de fer. Des clochards qu’on appelle maintenant des SDF occupaient les bancs en compagnie de leurs gros bergers allemands. L’odeur de merguez m’a aidé à mieux accueillir l’éventualité d’un repas au restaurant. J’ai franchi la porte tournante de chez Chartier avec un soulagement inavoué. Mauricette m’a précédé, elle a choisi une table un peu en retrait. J’aurais préféré qu’on se fonde dans le flux des clients au milieu de la salle. Mauricette est imprévisible. Je me méfie. Nous avons commandé « deux côtes de veau normandes spaghettis ». Puis elle m’a parlé longuement avec entrain et compétence des technologies high-tech du dernier salon de Copenhague auquel avait participé sa société. Elle avait fait affaire particulièrement avec un représentant commercial au profil bien sûr viking.
Tandis que je m’engouffrais dans le dédale de ses histoires la lassitude me gagnait. La vieille femme en chemise de nuit est venue à nouveau me divertir. Son repos que je prenais pour un sommeil contribuait à m’éloigner du monde. Et j’entendais Mauricette soliloquer sans que ma personne soit véritablement touchée. Le Viking de Copenhague m’a laissé étrangement impassible, même quand Mauricette curieusement a changé de ton, les mots lui venant plus difficilement, une pelote de spaghettis lui restant dans la gorge. Un silence soudain s’est instauré, la rumeur du restaurant comblant le vide entre nous. Avec embarras Mauricette m’a dit « Excuse-moi de t’avoir blessé… je ne voulais pas… ». « Non non, ça va très bien. » j’ai répondu en me regardant dans les grandes glaces murales qui m’ont renvoyé un drôle de type à la mine défaite et au crâne de bagnard. « Tu as les yeux rouges. » m’a fait remarquer Mauricette. J’ai bu une longue gorgée de Côte du Rhône pour faire diversion. « Tu as les yeux rouges. Tu pleurs ? » S’est alors exclamé Mauricette presque avec un cri de victoire. Une honte implacable m’a paralysé.
Le visage de la vieille femme a resurgi en force dans ma tête. Je m’accrochais à lui en même temps que je voulais le fuir. Dans la rue la clameur des manifestants se faisait de plus en plus proche, la déferlante de leurs slogans m’empêchait de les comprendre. Le visage froid de la vieille femme avait la beauté lisse de la paix immuable. Mauricette avait allumé une cigarette. Dans les arabesques de fumée son visage se mélangeait à celui de la vieille femme qui me hantait. C’est alors que je me suis penché vers Mauricette et lui saisissant la main je lui ai murmuré « Tu sais, on embrasse beaucoup plus souvent les morts que les vivants. » et j’ai revu le visage de ma grand-mère morte, sur son lit d’hôpital. J’avais sept ans, c’était le premier baiser que je déposais sur le front cireux de la mort.
Dehors les banderoles du cortège remplissaient d’ombre le restaurant. Sur l’une d’elle j’ai pu lire « Qui sème la misère, récolte la colère » J’ai serré un peu plus fort la main de Mauricette qui m’a sourit. Cet instant est resté en moi avec l’évidence inouïe d’une sérénité immortelle. Il y a des visages glacés, comme çà, loin dans l’au-delà, qui vous aident à supporter les événements. C’est peut-être ça qu’on appelle le « réconfort de la famille »…
RAOUL
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14 commentaires
claude · le mardi 15 mars 2011 à 22:01
domiodom · le mercredi 16 mars 2011 à 10:08
C'est drôle comme des images du passé peuvent resurgir à n'importe quel moment de la vie, des images qui nous on marqué, et qui, d'un seul coup viennent vous titiller, quelque soit l'endroit où on se trouve...
j'ai bien aimé cette histoire mon ami...
A bientôt...Domie...
1 · le mardi 29 mai 2012 à 00:29
-1' · le mardi 29 mai 2012 à 00:29
1 · le mardi 29 mai 2012 à 00:29
1 · le mardi 29 mai 2012 à 00:29
1 · le mardi 29 mai 2012 à 00:29
1 · le mardi 29 mai 2012 à 00:29
1 · le lundi 22 octobre 2012 à 11:29
-1' · le lundi 22 octobre 2012 à 11:29
1 · le lundi 22 octobre 2012 à 11:30
1 · le lundi 22 octobre 2012 à 11:30
1 · le lundi 22 octobre 2012 à 11:32
pai youguo · le samedi 15 juin 2013 à 04:55
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