PAS DE PARDON POUR LES SALAUDS
PAS DE PARDON POUR LES SALAUDS
Puis la porte s’est refermée lourdement derrière lui. Il a pensé si fort « Je suis dehors » que peut-être tout seul a-t-il parlé. Son corps était droit dans la lumière comme irradié par le soleil, ne sachant pas où se diriger. La place était déserte. Puis l’homme s’est engagé sur l’avenue Jean Bart, celle qui conduit vers la plage. Sa marche était étonnamment souple. A ses pieds il portait des baskets. Son costume de flanelle à rayures n’était pas de saison. Sa chemise était sans cravate. C’est un homme qui avait vécu longuement en dehors du temps.
Aujourd’hui il affichait un sourire qui se retenait d’exploser en un cri violent, parce chargé de tant de possibles maintenant sous le soleil. Debout devant la mer, l’homme n’a pas voulu s’asseoir. Il lui semblait que s’asseoir l’aurait à nouveau rendu captif. Alors il a marché sur le sable pendant une durée indéterminée. Ses baskets laissaient l’empreinte d’un homme que rien n’arrêterait plus. Puis la mer trop bleue a fait cligner ses yeux. Il a plissé le front et doucement sans hésitation il est revenu dans le cœur de la ville. Il a traversé l’opulente richesse des magasins, croisé le regard des belles femmes, sans l’once d’un désir aliénant. Dans le quartier des affaires et des banques les self-made-men aux chaussures en croco et aux montres Rollex n’attiraient plus son attention. Même les bagnoles, ah les bagnoles ! Il a jeté un œil sur le pli impeccable de son pantalon et cela l’a réconforté.
Assez vite il s’est retrouvé à la périphérie de la ville. Le boulevard des Fauvettes qu’il connaissait bien. La brasserie faisait toujours l’angle avec la rue de Dunkerque. D’un geste tranquille il a poussé la porte et a pris place sur les banquettes en skaï. De cet endroit il pouvait observer le patron derrière son bar. Toujours le même. Puis un garçon s’est approché pour prendre la commande. « Un pisco double et bien glacé. » a dit l’homme. Quand le patron a versé le pisco dans le verre il a levé la tête vers le client. Très peu de gens par ici buvait du pisco. Découvrant son client, le patron est devenu blême. Il a saisi le plateau du garçon et lui-même est venu servir le pisco à l’homme.
- Alors maintenant tu es dehors, Holtz ? a marmonné le patron.
- Comme tu vois, mais je ne t’en veux pas. » a répliqué l’homme aussitôt comme pour rassurer le patron. Puis il porté le verre de pisco à ses lèvres avec une gourmandise d’enfant. Après un gorgeon délicieux il a regardé le patron confusément en disant ;
- Il y a si longtemps que je n’avais pas bu un pisco si frais. »
- C’est ta vieille bouteille, personne n’y a touché depuis. » tente d’expliquer le patron avec un rictus de cadavre.
- Parfait. Tu peux me le compter sur l’ardoise. Je n’ai pas d’argent.
- C’est offert par la maison, Holtz. Offert, offert ! Tu comprends Holtz ! Ce n’est pas moi qui t’ai dénoncé ! » puis le patron a fait volte face sans pouvoir contrôler le tremblement qui le faisait vaciller en rejoignant le bar.
Sans doute Holtz a regretté le frisson de culpabilité qu’il avait suscité chez le patron. Pensivement il a terminé son verre de pisco et a quitté la brasserie, sous l’œil terrorisé du patron.
Le soleil était haut, les gens dans la rue respiraient un air de promenade. Holtz s’est joint à eux avec la même insouciance. Ce n’est qu’aux alentours de l’hippodrome que Holtz s’est surpris à reconnaître l’endroit. Désormais sans plus réfléchir, un souvenir opaque orientait seul ses pas. Un immeuble modeste se dressait bientôt devant lui. Sans effort les numéros de l’escalier et de l’étage lui sont revenus. Il a préféré prendre l’escalier pour savourer chaque marche qu’il gravissait, une boule chaude lui rongeant poitrine au fur et à mesure de son ascension. Avec la fluidité du danseur, il a atteint le palier et le bouton de sonnette qu’il enfonça trois fois de suite. Une femme a ouvert, jeune, mais déjà fanée. Holtz est entré, s’introduisant dans le couloir sans brusquerie. La jeune femme a immédiatement disparu. Dans la cuisine ronflait le tambour d’une machine à laver. Une femme âgée alors est arrivée dans le couloir, imposante et sévère. Derrière elle la fille fanée se dissimulait en pleurnichant.
- Qu’est-ce que tu viens fiche ici ? a glapi la grosse femme.
- Je viens dire bonjour à Anna, a dit Holtz.
- Salopard, tout le monde t’a oublié ici !
- C’est de l’histoire ancienne, tout ça. Maintenant je suis quelqu’un de bien.
Et d’un ton plus calme mais résolu il a poursuivi ;
- Je veux demander pardon à Anna.
La femme qui pleurait a alors éclaté en sanglots en s’enfuyant dans la cuisine.
- Fous le camp Holtz ! Rien n’a changé en toi ! a beuglé la vieille femme.
- Pourrais-je récupérer mes affaires ? Avoir du linge propre ? a dit étourdiment Holtz. Peut-être le bruit de la machine à laver lui avait-il soufflé cette incongruité.
- On a tout jeté Holtz. Pour Anna tu n’existes plus, a martelé la vieille, gigantesque au bout du couloir. Anna pleurait toujours dans la cuisine. Le rythme assourdissant de la machine à laver faisait trembler les meubles. Holtz n’avait plus envie de sourire. Une aphasie brutale l’avait pétrifié.
« Ca va mal se terminer pour toi, Holtz ! » a grondé alors la vieille, une paire de ciseaux pointus dans le poing, qu’elle brandissait méchamment.
Holtz a reculé cherchant encore Anna dans la cuisine, dont il ne voyait que la longue chevelure grasse et platinée qui lui couvrait le visage. Résigné, il s’est retourné vers la porte et il est parti. Dans l’ascenseur il a senti une partie de lui-même qui le quittait et qui était restée là-haut dans cette cuisine au ronflement de machine et aux cris de femme. Dans le hall d’entrée de l’immeuble il a regardé l’interminable rangée de boîtes aux lettres. Son cœur a sursauté quand sur l’une d’elle il reconnu le nom de « Anna Holtz ».
Puis avec la soudaineté d’un chat il regagné les allées tièdes de la cité. Hotz pensait aussi que le plus grand malheur était de ne plus espérer au renouveau de l’avenir. Il s’est plongé dans l’admiration de la verdure des arbres et la déambulation paisible des habitants du quartier. Durant l’après-midi il a continué de marcher, s’enfonçant de plus en plus loin vers l’agglomération de banlieue. Les immeubles devenaient impersonnels. Des zones non aménagées aux monticules de terre et débris de toutes sortes fracturaient le paysage. Des îlots ça et là surgissaient comme un devoir de résistance contre la sinistrose qui se répandait ici dangereusement.
Puis à la tombée de la nuit Hotlz a assisté malgré lui aux minables petits faits divers qui occupent la population de ces contrées. Des gamins en mobylette ont arraché le sac d’une femme qui marchait sur le trottoir, un élève rentrant de l’école s’est fait racketter son blouson, et aux abords d’un chantier une bande de garçons encerclait une fille seule qui vomissait des injures. Holtz a regardé ces méfaits, se reprochant d’être là à ce moment là. En voulant s’éloigner de cette réalité, de plus en plus il croyait lire dans les yeux des passants une accusation qui le condamnait.
La journée était sur le point de s’achever lorsque Hotlz grattant le fond de la poche de sa veste en flanelle a réussi à trouver quelques sous. Cela lui a suffit pour payer le bus qui le ramena vers la ville. Ce matin il avait franchi la lourde porte blindée en murmurant tant sa joie était immense qu’il était dehors ! Quand la nuit tombe, ce soir, il est à nouveau devant la même porte. Quel crime aurait-il commis aujourd’hui pour se retrouver devant cette prison ? Le patron de la brasserie craint des représailles à cause de son témoignage douteux. Anna rejette le pardon de son mari. La violence dans les cités est de la responsabilité de tous. Holtz se dit qu’il existe une prison aux murs encore plus épais que ceux des établissements pénitenciers. C’est la prison invisible où chacun se renferme. Par peur, et la honte de la peur qui se transforme en haine. C’est à minuit que Hotlz s’est décidé à frapper la porte de la prison. Il a frappé pour y trouver refuge contre les crimes sans faute des hommes. Il a frappé pour que quelqu’un lui ouvre. Mais une voix nasillarde seulement lui a répondu par l’interphone « Vous êtes libre monsieur Holtz, depuis ce matin. Bonne chance. »
Alors Holtz cette fois, a pris sciemment la direction de la plage, ses baskets à la main, car ses pieds étaient trop meurtris. Il a regardé longuement la mer qui n’était plus qu’un gouffre affreusement noir. Il entendait mugir les hurlements sans amour d’une femme qu’il avait tellement aimée.
RAOUL
(Je promets d'aller faire un petit coucou à mes lecteurs dès que j'aurai un vrai moment de libre)
Puis la porte s’est refermée lourdement derrière lui. Il a pensé si fort « Je suis dehors » que peut-être tout seul a-t-il parlé. Son corps était droit dans la lumière comme irradié par le soleil, ne sachant pas où se diriger. La place était déserte. Puis l’homme s’est engagé sur l’avenue Jean Bart, celle qui conduit vers la plage. Sa marche était étonnamment souple. A ses pieds il portait des baskets. Son costume de flanelle à rayures n’était pas de saison. Sa chemise était sans cravate. C’est un homme qui avait vécu longuement en dehors du temps.
Aujourd’hui il affichait un sourire qui se retenait d’exploser en un cri violent, parce chargé de tant de possibles maintenant sous le soleil. Debout devant la mer, l’homme n’a pas voulu s’asseoir. Il lui semblait que s’asseoir l’aurait à nouveau rendu captif. Alors il a marché sur le sable pendant une durée indéterminée. Ses baskets laissaient l’empreinte d’un homme que rien n’arrêterait plus. Puis la mer trop bleue a fait cligner ses yeux. Il a plissé le front et doucement sans hésitation il est revenu dans le cœur de la ville. Il a traversé l’opulente richesse des magasins, croisé le regard des belles femmes, sans l’once d’un désir aliénant. Dans le quartier des affaires et des banques les self-made-men aux chaussures en croco et aux montres Rollex n’attiraient plus son attention. Même les bagnoles, ah les bagnoles ! Il a jeté un œil sur le pli impeccable de son pantalon et cela l’a réconforté.
Assez vite il s’est retrouvé à la périphérie de la ville. Le boulevard des Fauvettes qu’il connaissait bien. La brasserie faisait toujours l’angle avec la rue de Dunkerque. D’un geste tranquille il a poussé la porte et a pris place sur les banquettes en skaï. De cet endroit il pouvait observer le patron derrière son bar. Toujours le même. Puis un garçon s’est approché pour prendre la commande. « Un pisco double et bien glacé. » a dit l’homme. Quand le patron a versé le pisco dans le verre il a levé la tête vers le client. Très peu de gens par ici buvait du pisco. Découvrant son client, le patron est devenu blême. Il a saisi le plateau du garçon et lui-même est venu servir le pisco à l’homme.
- Alors maintenant tu es dehors, Holtz ? a marmonné le patron.
- Comme tu vois, mais je ne t’en veux pas. » a répliqué l’homme aussitôt comme pour rassurer le patron. Puis il porté le verre de pisco à ses lèvres avec une gourmandise d’enfant. Après un gorgeon délicieux il a regardé le patron confusément en disant ;
- Il y a si longtemps que je n’avais pas bu un pisco si frais. »
- C’est ta vieille bouteille, personne n’y a touché depuis. » tente d’expliquer le patron avec un rictus de cadavre.
- Parfait. Tu peux me le compter sur l’ardoise. Je n’ai pas d’argent.
- C’est offert par la maison, Holtz. Offert, offert ! Tu comprends Holtz ! Ce n’est pas moi qui t’ai dénoncé ! » puis le patron a fait volte face sans pouvoir contrôler le tremblement qui le faisait vaciller en rejoignant le bar.
Sans doute Holtz a regretté le frisson de culpabilité qu’il avait suscité chez le patron. Pensivement il a terminé son verre de pisco et a quitté la brasserie, sous l’œil terrorisé du patron.
Le soleil était haut, les gens dans la rue respiraient un air de promenade. Holtz s’est joint à eux avec la même insouciance. Ce n’est qu’aux alentours de l’hippodrome que Holtz s’est surpris à reconnaître l’endroit. Désormais sans plus réfléchir, un souvenir opaque orientait seul ses pas. Un immeuble modeste se dressait bientôt devant lui. Sans effort les numéros de l’escalier et de l’étage lui sont revenus. Il a préféré prendre l’escalier pour savourer chaque marche qu’il gravissait, une boule chaude lui rongeant poitrine au fur et à mesure de son ascension. Avec la fluidité du danseur, il a atteint le palier et le bouton de sonnette qu’il enfonça trois fois de suite. Une femme a ouvert, jeune, mais déjà fanée. Holtz est entré, s’introduisant dans le couloir sans brusquerie. La jeune femme a immédiatement disparu. Dans la cuisine ronflait le tambour d’une machine à laver. Une femme âgée alors est arrivée dans le couloir, imposante et sévère. Derrière elle la fille fanée se dissimulait en pleurnichant.
- Qu’est-ce que tu viens fiche ici ? a glapi la grosse femme.
- Je viens dire bonjour à Anna, a dit Holtz.
- Salopard, tout le monde t’a oublié ici !
- C’est de l’histoire ancienne, tout ça. Maintenant je suis quelqu’un de bien.
Et d’un ton plus calme mais résolu il a poursuivi ;
- Je veux demander pardon à Anna.
La femme qui pleurait a alors éclaté en sanglots en s’enfuyant dans la cuisine.
- Fous le camp Holtz ! Rien n’a changé en toi ! a beuglé la vieille femme.
- Pourrais-je récupérer mes affaires ? Avoir du linge propre ? a dit étourdiment Holtz. Peut-être le bruit de la machine à laver lui avait-il soufflé cette incongruité.
- On a tout jeté Holtz. Pour Anna tu n’existes plus, a martelé la vieille, gigantesque au bout du couloir. Anna pleurait toujours dans la cuisine. Le rythme assourdissant de la machine à laver faisait trembler les meubles. Holtz n’avait plus envie de sourire. Une aphasie brutale l’avait pétrifié.
« Ca va mal se terminer pour toi, Holtz ! » a grondé alors la vieille, une paire de ciseaux pointus dans le poing, qu’elle brandissait méchamment.
Holtz a reculé cherchant encore Anna dans la cuisine, dont il ne voyait que la longue chevelure grasse et platinée qui lui couvrait le visage. Résigné, il s’est retourné vers la porte et il est parti. Dans l’ascenseur il a senti une partie de lui-même qui le quittait et qui était restée là-haut dans cette cuisine au ronflement de machine et aux cris de femme. Dans le hall d’entrée de l’immeuble il a regardé l’interminable rangée de boîtes aux lettres. Son cœur a sursauté quand sur l’une d’elle il reconnu le nom de « Anna Holtz ».
Puis avec la soudaineté d’un chat il regagné les allées tièdes de la cité. Hotz pensait aussi que le plus grand malheur était de ne plus espérer au renouveau de l’avenir. Il s’est plongé dans l’admiration de la verdure des arbres et la déambulation paisible des habitants du quartier. Durant l’après-midi il a continué de marcher, s’enfonçant de plus en plus loin vers l’agglomération de banlieue. Les immeubles devenaient impersonnels. Des zones non aménagées aux monticules de terre et débris de toutes sortes fracturaient le paysage. Des îlots ça et là surgissaient comme un devoir de résistance contre la sinistrose qui se répandait ici dangereusement.
Puis à la tombée de la nuit Hotlz a assisté malgré lui aux minables petits faits divers qui occupent la population de ces contrées. Des gamins en mobylette ont arraché le sac d’une femme qui marchait sur le trottoir, un élève rentrant de l’école s’est fait racketter son blouson, et aux abords d’un chantier une bande de garçons encerclait une fille seule qui vomissait des injures. Holtz a regardé ces méfaits, se reprochant d’être là à ce moment là. En voulant s’éloigner de cette réalité, de plus en plus il croyait lire dans les yeux des passants une accusation qui le condamnait.
La journée était sur le point de s’achever lorsque Hotlz grattant le fond de la poche de sa veste en flanelle a réussi à trouver quelques sous. Cela lui a suffit pour payer le bus qui le ramena vers la ville. Ce matin il avait franchi la lourde porte blindée en murmurant tant sa joie était immense qu’il était dehors ! Quand la nuit tombe, ce soir, il est à nouveau devant la même porte. Quel crime aurait-il commis aujourd’hui pour se retrouver devant cette prison ? Le patron de la brasserie craint des représailles à cause de son témoignage douteux. Anna rejette le pardon de son mari. La violence dans les cités est de la responsabilité de tous. Holtz se dit qu’il existe une prison aux murs encore plus épais que ceux des établissements pénitenciers. C’est la prison invisible où chacun se renferme. Par peur, et la honte de la peur qui se transforme en haine. C’est à minuit que Hotlz s’est décidé à frapper la porte de la prison. Il a frappé pour y trouver refuge contre les crimes sans faute des hommes. Il a frappé pour que quelqu’un lui ouvre. Mais une voix nasillarde seulement lui a répondu par l’interphone « Vous êtes libre monsieur Holtz, depuis ce matin. Bonne chance. »
Alors Holtz cette fois, a pris sciemment la direction de la plage, ses baskets à la main, car ses pieds étaient trop meurtris. Il a regardé longuement la mer qui n’était plus qu’un gouffre affreusement noir. Il entendait mugir les hurlements sans amour d’une femme qu’il avait tellement aimée.
RAOUL
(Je promets d'aller faire un petit coucou à mes lecteurs dès que j'aurai un vrai moment de libre)
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1 commentaire
domidom · le mercredi 30 mars 2011 à 14:30
J'ai bien aimé...
Amitiés...Domie...
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