L'EPREUVE (nouvelle)
C’est depuis que le comité directeur s’est intéressé à moi que mes tracas ont commencé. Des mauvaises langues ont prétendu que je l’avais bien cherché. Pourtant je suis un excellent pianiste. Du moins c’est le bruit qui court et je me suis demandé dans quelle mesure avais-je contribué à le faire courir ? Personne véritablement ne m’avait vu à l’œuvre. Alors ? Est-ce dans mes conversations que j’avais évoqué mes dons pour cet art difficile ? Dans la société où nous vivons il arrive qu’on soit contraint à exprimer des choses qui nous dépassent, ceci dans le but de devoir faire bonne figure. J’avais une famille à nourrir, et passer pour un excellent interprète auprès des gens de l’Académie, était pour moi un atout peu négligeable. Dans les réceptions je surprenais fréquemment les effets de cette rumeur. Parents d’élèves, professeurs ou artistes à mon approche de manquaient pass de lâcher quelques formules du genre ; « Il paraît que c’est un virtuose… il joue remarquablement… avez-vous assistez à l’un de ses concerts ? » etc… Je ne rougissais pas de gloire à ces propos comme on aurait pu le supposer, mais plutôt une angoisse au ventre me tenaillait, et cette traînée de louanges était plutôt une traînée de poudre qui pouvait s’embraser et me faire exploser en mille morceaux.
C’est par un jour de novembre que j’ai reçu une lettre de l’Académie me priant de me présenter devant son comité directeur. J’ai montré la lettre à Olga qui est ma femme. Son jugement est immédiat et souvent d’une justesse exceptionnelle pour les situations délicates. « Tu dois y aller Frantz. » elle m’a dit aussitôt. Olga connaissait la vérité sur mes capacités réelles. Son attitude m’a donc fortement encouragé pour me rendre à cette convocation. Je me suis d’ailleurs tout de suite préoccupé du type de costume que je devais revêtir pour la circonstance. « Sois modeste, comme si c’était un jour normal. » m’a conseillé Olga, alors que je tergiversais devant mon armoire. C’est donc en veste de tweed à carreaux, et foulard en soie fuchsia moussant à mon col de chemise, que j’ai pénétré dans le parc où se dressait la monumentale bâtisse de l’Académie, dans le style Second Empire. Le soir humide déjà baignait les allées de platanes. Les fenêtres à l’étage supérieur de l’Académie étaient fastueusement éclairées. C’étaient celles des bureaux et des salons du comité directeur. J’ai arpenté les larges marches du perron quatre à quatre. Je me suis fait annoncer auprès de l’appariteur et rapidement je me suis retrouvé assis à attendre dans une antichambre. Velours rouge et portraits de virtuoses célèbres décoraient la petite pièce qui empestait la violette et la poussière confinée. Je me suis dit alors que c’était le destin qui m’avait conduit là, dans ce réduit, en tête à tête avec ces vénérables figures. Puis un gros bonhomme chauve et rondouillard est entré, il m’a introduit devant une immense table où siégeaient les membres du comité directeur. Ils étaient tous là. Ils m’ont fait asseoir sur une ridicule petite chaise. Immédiatement un feu nourri de questions sur moi s’est abattu. « Monsieur Frantz Meyer, êtes-vous le grand artiste que vous prétendez être ? » a commencé l’homme au centre de la table, dont le faciès avait le profil d’une lame de couteau. « Connaissez-vous l’art de la fugue ? » a lancé quelqu’un d’autre. « Avez-vous des diplômes professionnels ? La technique pour vous est-elle un moyen réel pour progresser ?... » et d’autres questions tortueuses m’ont accablé avant que je puisse envisager une quelconque riposte. Comment répondre à tant de roublardises dont le but était de me disqualifier et de me mettre au ban de la respectable société où l’Académie était maître. J’ai eu beau faire appel à ma sincérité la plus honnête, d’aucun secours elle me fut. J’étais cramoisie de confusion, mes paroles n’étaient que bredouillages informes qui m’enfonçaient d’avantage. Soudain une voix féminine s’est élevée autour de l’auguste table. Elle a claironné avec une assurance étourdissante ; « Moi, je peux témoigner que Frantz Meyer possède un talent irréprochable. Savez-vous que déjà enfant, Frantz Meyer était attaché à son instrument préféré. Il fallait le voir taper sur son clavier. Il enfilait à ses mains des grosses chaussures, et c’est ainsi qu’il frappait pendant des heures jusqu’à faire naître des sonorités extraordinaires. C’était prodigieux. Je vous assure. Oui Frantz Meyer est un artiste de haute gamme ! ». Un silence d’airain a suivi cette envolée lyrique. Quelques raclements de gorge et toux crispés ont tenté d’abord de réagir à cette impasse oratoire. J’avais reconnu la voix. Elle appartenait à une dame dont chapeau et voilette désuète dissimulaient le visage. Enfin l’homme à la gueule de couteau a demandé ; « Qui êtes-vous madame s’il vous plaît ? ». « Je suis la mère de Frantz Meyer, monsieur » Alors un horrible tumulte s’est répandu. Le comité directeur s’est esclaffé, chavirant en tous sens sous les assauts de ses rires qu’il ne contrôlait plus. Grossièretés et moqueries diverses défiguraient chacun de ses membres face à la dignité de cette femme qui défendait l’honneur de son fils. Je l’ai fusillé du regard cette mère, moi aussi pourtant, ne sachant si c’était la tendresse ou le reproche qui m’habitait le plus. Quelqu’un d’autre alors a interrogé ma mère ; « Pourquoi êtes-vous ici à cette table, chère madame ? ». « On m’a déléguée en qualité de représentant des parents d’élèves. » Une houle de protestation s’est levée à nouveau. Je crois que mes yeux se sont embués de colère et de honte. Le personnage principal du comité a tapé sur la table et d’une voix d’outre tombe il a déclaré ; « Monsieur Meyer, pour sortir de cette mascarade, la seule solution c’est de vous entendre à l’œuvre. Demain, ici, à la même heure je propose que vous veniez nous donner la preuve de vos capacités artistiques. » L’assistance unanimement a acquiescé. Dans un brouhaha indescriptible le comité a levé le siège et je me suis éclipsé.
Oh tristesse ! aurait pensé l’individu normal. Mais c’est avec calme et détachement que j’ai relaté ce déplorable épisode à Olga. Réfrénant son émotion et son inquiétude, elle m’a seulement recommandé de me préparer au mieux à cette épreuve.
Le lendemain matin je suis sorti et j’ai flâné longuement dans la vieille ville. Sur le port, au bord du fleuve, j’ai regardé les hautes grues décharger les navires de leur cargaison d’agrumes, le ronflement des machines, les cris des dockers, la lumière brumeuse du jour, l’étendue tranquille des eaux du fleuve constituaient un magnifique paysage. Il était déjà midi lorsque je me suis vu rôdant aux abords du parc qui entourait l’Académie. Le bâtiment solennel m’est apparu presque aimable à cette heure de la journée où peut de monde encore venait le déranger par ses activités sérieuses. J’ai savouré le bonheur de m’engouffrer sous la chape de feuilles des arbres séculaires qui bordaient les allées majestueuses. Ce n’était que symphonie de couleurs et cocktail de senteurs qui égayaient le ciel morne de novembre. Mes pieds légers ont shooté sans fatigue les tapis de feuilles qui couvraient le sol. Craquement, bruissement, l’effluve frais du pourrissement agitaient mes semelles. Ces deuils naturels à l’automne m’enivraient. Puis je suis revenu à la maison. Les enfants rentrés de l’école faisaient leurs devoirs dans leur chambre. Olga m’a regardé avec sévérité. « Tu as rendez-vous à l’Académie dans deux heures. » elle m’a dit. « Je sais. » ai-je répondu suivi d’un sourire trop franc qui devait me trahir.
Le couvercle du piano était relevé découvrant sa dentelure carnassière qui me pinçait le cœur. « Veux que les enfants viennent te soutenir ? » m’a demandé Olga. « Bien sûr, et toi aussi ma chérie. » Cette fois c’était certain, l’événement était inhabituel, puisque Olga y souhaitait la présence des enfants. « Tu ne veux pas te préparer un peu les mains ? » a insisté Olga, laissant maintenant voir toute son inquiétude. « Ca va, ça va, je me fringue comme hier. » j’ai dit sans pouvoir réprimer un zeste de provocation.
Dix huit heures tapantes. Dans le grand salon le comité directeur était au complet, plus quelques personnes privilégiées invitées. Un magistral Steinway à queue, toute gueule ouverte,
noir d’ébène, laqué, trônait sur une estrade. Les conversations se sont tues à mon entrée. Un silence mortuaire vibrait dans la salle. Je me suis assis et mes doigts ont effleuré les touches. D’abord incertains puis progressivement un flux les animant, telle une meute de chiens courant après sa proie, mes mains se sont déchaînées sur le clavier, comme pour le dévorer, le pulvériser, mais aussi l’ensorceler par des facéties, caresses, et autres sortilèges mélodiques. Des souvenirs de promenades ont afflués. Le heurt fracassant des marchandises sur le port, un criaillement de mouette, le sifflement du vent dans les branches, le crépitement si vivant des feuilles mortes mélangé à l’imprévu qui débarque dans les doigts et leur met le feu. Tout cela a duré un temps indéterminable. Quelques minutes, plusieurs heures, des siècles. Il a fallu tout de même que Frantz Meyer mettre un terme.
Mes paumes ont écrasé avec amour la dentition du piano et ça été le mutisme sur toutes les lèvres de l’assistance. Mutisme douloureux ou peut-être celui d’un ravissement. J’ai gardé mes yeux sur le piano, attentif au souffle suspendu de la salle, qui me semblait jamais devoir renaître. Puis quatre petites mains ont fendu le silence. Elles ont battu l’air avec une insolence formidable. C’était les enfants qui applaudissaient. Les enfants de moi, Frantz Meyer, qui acclamaient leur père. D’autres claquements ont suivi. On a fini par applaudirent longuement la prestation remarquable de Frantz Meyer. Les gens du comité directeur se sont levés. Le directeur du comité, celui à la fiole en forme de tranchant de couteau, s’est avancé vers moi et m’a dit ;
- Ce n’est que de l’improvisation monsieur Meyer, rien que de l’improvisation !
- Oui, c’est cela, je ne sais que improviser monsieur le directeur, je ne sais rien faire d’autre.
- C’était très joli quand même, a dit un autre membre du comité. Evidemment ça ne ressemble à rien de connu, et on ne pourra pas l’entendre une seconde fois, dommage !
- Vous n’êtes donc qu’un improvisateur, monsieur Meyer. Vous ne pourrez rien enseigner dans notre Académie ! a décrété alors sèchement le directeur.
- Mais vous savez monsieur, je vis pour la musique. Ma vie entière n’est que musique !
- C’est vrai que c’était très beau. Inclassable. J’en ai presque pleuré, a expliqué une femme très maquillée, dont les yeux visiblement fort chiffonnés témoignaient de son trouble.
Le directeur du comité a fait volte face puis s’est éloigné sans autre commentaire.
La nuit était bien tombée et sur la route du retour nous n’avons pas beaucoup parlé. J’ai conduit la voiture, sur la banquette arrière les enfants se sont endormis. Une pluie fine striait les faisceaux lumineux des phares. Quand nous sommes arrivés devant le portail de la maison Olga a dit ; « Qu’allons nous devenir maintenant ? » J’ai répondu timidement ; « Je ne sais. Nous allons improviser, improviser… » Olga m’a regardé avec étonnement et elle a posé sa tête sur mon épaule. Nous nous sommes embrassés langoureusement. Les gouttes de pluie tintaient sur le pare-brise. Le moteur tournait au ralenti. Le rayon des phares éclairaient notre petite maison que nous n’avions pas encore terminé de payer.
RAOUL
(Il m'a été difficile de faire plus court. Mes excuses pour mes lecteurs courageux, et merci d'avance de m'avoir lu)
C’est par un jour de novembre que j’ai reçu une lettre de l’Académie me priant de me présenter devant son comité directeur. J’ai montré la lettre à Olga qui est ma femme. Son jugement est immédiat et souvent d’une justesse exceptionnelle pour les situations délicates. « Tu dois y aller Frantz. » elle m’a dit aussitôt. Olga connaissait la vérité sur mes capacités réelles. Son attitude m’a donc fortement encouragé pour me rendre à cette convocation. Je me suis d’ailleurs tout de suite préoccupé du type de costume que je devais revêtir pour la circonstance. « Sois modeste, comme si c’était un jour normal. » m’a conseillé Olga, alors que je tergiversais devant mon armoire. C’est donc en veste de tweed à carreaux, et foulard en soie fuchsia moussant à mon col de chemise, que j’ai pénétré dans le parc où se dressait la monumentale bâtisse de l’Académie, dans le style Second Empire. Le soir humide déjà baignait les allées de platanes. Les fenêtres à l’étage supérieur de l’Académie étaient fastueusement éclairées. C’étaient celles des bureaux et des salons du comité directeur. J’ai arpenté les larges marches du perron quatre à quatre. Je me suis fait annoncer auprès de l’appariteur et rapidement je me suis retrouvé assis à attendre dans une antichambre. Velours rouge et portraits de virtuoses célèbres décoraient la petite pièce qui empestait la violette et la poussière confinée. Je me suis dit alors que c’était le destin qui m’avait conduit là, dans ce réduit, en tête à tête avec ces vénérables figures. Puis un gros bonhomme chauve et rondouillard est entré, il m’a introduit devant une immense table où siégeaient les membres du comité directeur. Ils étaient tous là. Ils m’ont fait asseoir sur une ridicule petite chaise. Immédiatement un feu nourri de questions sur moi s’est abattu. « Monsieur Frantz Meyer, êtes-vous le grand artiste que vous prétendez être ? » a commencé l’homme au centre de la table, dont le faciès avait le profil d’une lame de couteau. « Connaissez-vous l’art de la fugue ? » a lancé quelqu’un d’autre. « Avez-vous des diplômes professionnels ? La technique pour vous est-elle un moyen réel pour progresser ?... » et d’autres questions tortueuses m’ont accablé avant que je puisse envisager une quelconque riposte. Comment répondre à tant de roublardises dont le but était de me disqualifier et de me mettre au ban de la respectable société où l’Académie était maître. J’ai eu beau faire appel à ma sincérité la plus honnête, d’aucun secours elle me fut. J’étais cramoisie de confusion, mes paroles n’étaient que bredouillages informes qui m’enfonçaient d’avantage. Soudain une voix féminine s’est élevée autour de l’auguste table. Elle a claironné avec une assurance étourdissante ; « Moi, je peux témoigner que Frantz Meyer possède un talent irréprochable. Savez-vous que déjà enfant, Frantz Meyer était attaché à son instrument préféré. Il fallait le voir taper sur son clavier. Il enfilait à ses mains des grosses chaussures, et c’est ainsi qu’il frappait pendant des heures jusqu’à faire naître des sonorités extraordinaires. C’était prodigieux. Je vous assure. Oui Frantz Meyer est un artiste de haute gamme ! ». Un silence d’airain a suivi cette envolée lyrique. Quelques raclements de gorge et toux crispés ont tenté d’abord de réagir à cette impasse oratoire. J’avais reconnu la voix. Elle appartenait à une dame dont chapeau et voilette désuète dissimulaient le visage. Enfin l’homme à la gueule de couteau a demandé ; « Qui êtes-vous madame s’il vous plaît ? ». « Je suis la mère de Frantz Meyer, monsieur » Alors un horrible tumulte s’est répandu. Le comité directeur s’est esclaffé, chavirant en tous sens sous les assauts de ses rires qu’il ne contrôlait plus. Grossièretés et moqueries diverses défiguraient chacun de ses membres face à la dignité de cette femme qui défendait l’honneur de son fils. Je l’ai fusillé du regard cette mère, moi aussi pourtant, ne sachant si c’était la tendresse ou le reproche qui m’habitait le plus. Quelqu’un d’autre alors a interrogé ma mère ; « Pourquoi êtes-vous ici à cette table, chère madame ? ». « On m’a déléguée en qualité de représentant des parents d’élèves. » Une houle de protestation s’est levée à nouveau. Je crois que mes yeux se sont embués de colère et de honte. Le personnage principal du comité a tapé sur la table et d’une voix d’outre tombe il a déclaré ; « Monsieur Meyer, pour sortir de cette mascarade, la seule solution c’est de vous entendre à l’œuvre. Demain, ici, à la même heure je propose que vous veniez nous donner la preuve de vos capacités artistiques. » L’assistance unanimement a acquiescé. Dans un brouhaha indescriptible le comité a levé le siège et je me suis éclipsé.
Oh tristesse ! aurait pensé l’individu normal. Mais c’est avec calme et détachement que j’ai relaté ce déplorable épisode à Olga. Réfrénant son émotion et son inquiétude, elle m’a seulement recommandé de me préparer au mieux à cette épreuve.
Le lendemain matin je suis sorti et j’ai flâné longuement dans la vieille ville. Sur le port, au bord du fleuve, j’ai regardé les hautes grues décharger les navires de leur cargaison d’agrumes, le ronflement des machines, les cris des dockers, la lumière brumeuse du jour, l’étendue tranquille des eaux du fleuve constituaient un magnifique paysage. Il était déjà midi lorsque je me suis vu rôdant aux abords du parc qui entourait l’Académie. Le bâtiment solennel m’est apparu presque aimable à cette heure de la journée où peut de monde encore venait le déranger par ses activités sérieuses. J’ai savouré le bonheur de m’engouffrer sous la chape de feuilles des arbres séculaires qui bordaient les allées majestueuses. Ce n’était que symphonie de couleurs et cocktail de senteurs qui égayaient le ciel morne de novembre. Mes pieds légers ont shooté sans fatigue les tapis de feuilles qui couvraient le sol. Craquement, bruissement, l’effluve frais du pourrissement agitaient mes semelles. Ces deuils naturels à l’automne m’enivraient. Puis je suis revenu à la maison. Les enfants rentrés de l’école faisaient leurs devoirs dans leur chambre. Olga m’a regardé avec sévérité. « Tu as rendez-vous à l’Académie dans deux heures. » elle m’a dit. « Je sais. » ai-je répondu suivi d’un sourire trop franc qui devait me trahir.
Le couvercle du piano était relevé découvrant sa dentelure carnassière qui me pinçait le cœur. « Veux que les enfants viennent te soutenir ? » m’a demandé Olga. « Bien sûr, et toi aussi ma chérie. » Cette fois c’était certain, l’événement était inhabituel, puisque Olga y souhaitait la présence des enfants. « Tu ne veux pas te préparer un peu les mains ? » a insisté Olga, laissant maintenant voir toute son inquiétude. « Ca va, ça va, je me fringue comme hier. » j’ai dit sans pouvoir réprimer un zeste de provocation.
Dix huit heures tapantes. Dans le grand salon le comité directeur était au complet, plus quelques personnes privilégiées invitées. Un magistral Steinway à queue, toute gueule ouverte,
noir d’ébène, laqué, trônait sur une estrade. Les conversations se sont tues à mon entrée. Un silence mortuaire vibrait dans la salle. Je me suis assis et mes doigts ont effleuré les touches. D’abord incertains puis progressivement un flux les animant, telle une meute de chiens courant après sa proie, mes mains se sont déchaînées sur le clavier, comme pour le dévorer, le pulvériser, mais aussi l’ensorceler par des facéties, caresses, et autres sortilèges mélodiques. Des souvenirs de promenades ont afflués. Le heurt fracassant des marchandises sur le port, un criaillement de mouette, le sifflement du vent dans les branches, le crépitement si vivant des feuilles mortes mélangé à l’imprévu qui débarque dans les doigts et leur met le feu. Tout cela a duré un temps indéterminable. Quelques minutes, plusieurs heures, des siècles. Il a fallu tout de même que Frantz Meyer mettre un terme.
Mes paumes ont écrasé avec amour la dentition du piano et ça été le mutisme sur toutes les lèvres de l’assistance. Mutisme douloureux ou peut-être celui d’un ravissement. J’ai gardé mes yeux sur le piano, attentif au souffle suspendu de la salle, qui me semblait jamais devoir renaître. Puis quatre petites mains ont fendu le silence. Elles ont battu l’air avec une insolence formidable. C’était les enfants qui applaudissaient. Les enfants de moi, Frantz Meyer, qui acclamaient leur père. D’autres claquements ont suivi. On a fini par applaudirent longuement la prestation remarquable de Frantz Meyer. Les gens du comité directeur se sont levés. Le directeur du comité, celui à la fiole en forme de tranchant de couteau, s’est avancé vers moi et m’a dit ;
- Ce n’est que de l’improvisation monsieur Meyer, rien que de l’improvisation !
- Oui, c’est cela, je ne sais que improviser monsieur le directeur, je ne sais rien faire d’autre.
- C’était très joli quand même, a dit un autre membre du comité. Evidemment ça ne ressemble à rien de connu, et on ne pourra pas l’entendre une seconde fois, dommage !
- Vous n’êtes donc qu’un improvisateur, monsieur Meyer. Vous ne pourrez rien enseigner dans notre Académie ! a décrété alors sèchement le directeur.
- Mais vous savez monsieur, je vis pour la musique. Ma vie entière n’est que musique !
- C’est vrai que c’était très beau. Inclassable. J’en ai presque pleuré, a expliqué une femme très maquillée, dont les yeux visiblement fort chiffonnés témoignaient de son trouble.
Le directeur du comité a fait volte face puis s’est éloigné sans autre commentaire.
La nuit était bien tombée et sur la route du retour nous n’avons pas beaucoup parlé. J’ai conduit la voiture, sur la banquette arrière les enfants se sont endormis. Une pluie fine striait les faisceaux lumineux des phares. Quand nous sommes arrivés devant le portail de la maison Olga a dit ; « Qu’allons nous devenir maintenant ? » J’ai répondu timidement ; « Je ne sais. Nous allons improviser, improviser… » Olga m’a regardé avec étonnement et elle a posé sa tête sur mon épaule. Nous nous sommes embrassés langoureusement. Les gouttes de pluie tintaient sur le pare-brise. Le moteur tournait au ralenti. Le rayon des phares éclairaient notre petite maison que nous n’avions pas encore terminé de payer.
RAOUL
(Il m'a été difficile de faire plus court. Mes excuses pour mes lecteurs courageux, et merci d'avance de m'avoir lu)
Pas encore de note
· connectez-vous pour noter
1 commentaire
domidom · le mardi 5 avril 2011 à 20:53
Qu'importe, c'est un peu la leçon de notre vie, (improviser, toujours improviser)...
A bientôt mon ami....Domie...
Connectez-vous pour laisser un commentaire, ou créez votre site, c'est gratuit.